Les jeux sont faits, rien ne va plus ...

Monaco Monte-Carlo. Affiche d’Alfons Mucha dans la série des Affiches artistiques de la revue " La Plume", 1899. Reproduction en carte postale contemporaine par les éditions SDAC, Paris. Format 11,5 x 14 cm.

Les cartes postales nous font découvrir «l’enfer du jeu», du moins tel qu’il se présentait au début du siècle dernier. Visite guidée dans ces établissements nommés casinos où fortunes et infortunes se jouaient sur des tapis verts.

Dès la fin du 19ème siècle, les casinos ont diffusé d’innombrables cartes postales illustrées afin de se faire connaître du grand public, relayant les brochures et les affiches. Quarante-neuf départements se partagent une centaine d’établissements. Leur implantation a pour origine la construction des lignes de chemins de fer conduisant aux stations balnéaires le long des côtes de l’Hexagone. La vogue des cures thermales dans le Massif central, les Alpes, les Vosges, les Pyrénées a également facilité la prolifération des casinos.

Les cartes postales ont pour thème principal, imprimé en phototypie, les édifices et leur environnement. On y trouve aussi les salles de jeux animées par les joueurs autour du tapis vert. Sauf à Monte Carlo où les photographies des participants sont interdites. Il est des scènes insolites comme celles du casino de Dieppe révélant le personnel en livrée à la disposition de la clientèle. Différents types de jeux comme la roulette, le trente et quarante, les petits chevaux, le baccara, etc., apparaissent au moyen de gravures et graphismes appropriés au sujet. L’humour n’en est pas exclu. La satire non plus, comme nous le verrons à propos de certaines séries anciennes de Monte-Carlo. Les représentations artistiques, les restaurants se prêtent également aux cartes postales.

La législation des casinos et des cercles fut, durant de longues années, d’une extrême complexité. C’est ainsi qu’en 1837 une loi prohiba les jeux tout en autorisant leur pratique de manière privée. Et discrète. L’hypocrisie était de règle. Certains étaient autorisés, d’autres ne l’étaient pas. Ne nous fourvoyons pas et tournons notre regard vers un rocher ultra connu, à l’extrémité orientale de la Cote d’Azur. Nous voici à Monaco. 22km carrés. Sur ce minuscule territoire, la dynastie des Grimaldi, issue de la noblesse génoise, règne depuis le XIIIème siècle. Sous Louis XIII et Richelieu, un traité de protectorat autorise l’implantation d’une garnison française. Sous la Révolution et le 1er Empire, la Principauté de Monaco est rattachée à la France. Waterloo et le Traité de Paris nous en détachent et le « Rocher » devient un protectorat Sarde. Il le restera jusqu’en 1860. A cette date, la Savoie et le Comté de Nice sont rattachés à la France et Monaco retrouve ses liens particuliers avec notre pays.

C’est alors que commence, pour la Principauté, une autre vie. Elle est liée au nom de François Blanc, ancien fermier des jeux de Hambourg, prié par Bismarck de porter ailleurs ses activités. En 1865, il se voit octroyer par Charles III , pour une durée de cinquante ans, la gestion des jeux de Monaco moyennant une redevance annuelle de 50.000 francs. Plus dix pour cent sur les bénéfices. Une aubaine pour les habitants originaires des lieux : grâce à cette manne, ils seront exemptés d’impôts. En revanche, ils n’auront pas accès aux salons de jeu. De son côté, le Casino n’aura plus à supporter de réglementations contraignantes et contradictoires en rapport avec ses activités... François Blanc disparait en 1877. L’année suivante, sa veuve Marie Blanc prend sa succession à la tête de la Société des Bains de Mer de Monaco et s’adresse à Charles Garnier, architecte de l’Opéra de Paris, pour la construction d’un nouveau casino. Elle lui confie aussi celle de l’Opéra de Monaco. L’inauguration a lieu le 25 janvier 1879. La prédominance de Monaco sur ses concurrents est signalée en ces termes par le Grand Dictionnaire de Pierre Larousse : « Le Casino de Monte Carlo est non pas européen mais universel ».

Tout va pour le mieux dans la principauté. Chaque jour, de 11 heures du matin à 11 heures du soir, les dix tables de roulettes, les quatre de trente et quarante accueillent le flot ininterrompu des joueurs venus du monde entier. Le prince Albert, quatrième représentant des Grimaldi, a succédé à son père Charles III. Il a servi dans la marine française et participé à la guerre de 1870. A ce titre, il a été fait Chevalier de la Légion d’Honneur. Océanographe et navigateur, son effigie apparaît pour la première fois sur les timbres de Monaco en 1899. Le souverain est lui-même philatéliste et sa collection sera à l’origine de la réputation de Monaco dans ce domaine. C’est en France, néanmoins, que la fabrication est effectuée. Les timbres français continuent d’avoir cours et le tarif postal reste le même qu’en France.

La Côte d’Azur a fait partie de l’itinéraire de l’écrivain-géographe Ardouin-Dumazet effectué pour la réalisation de la 55ème série de sa collection : « Voyage en France » parue en 1909. A Monte Carlo, il s’est d’abord rendu au bureau de Poste pour se procurer les dernières nouveautés philatéliques de la principauté à l’effigie du prince Albert. Sans doute aussi a-t-il fait l’emplette de quelques cartes postales typiques de Monaco ? De son palais princier ? De son altesse dans son laboratoire ? Des carabiniers monégasques ? Mais notre voyageur sait-il qu’il existe une collection de cartes particulièrement agressive à l’égard du Casino et du maître des lieux ? Il n’en fait pas état. Comme beaucoup d’autres, cette série porte le titre : Souvenir de Monte Carlo. Elle fut fabriquée en 1899 à l’imprimerie JV Affre de Nice. Elle se compose de dessins d’une belle facture artistique signés « Decavé ». Sa particularité est de présenter les joueurs comme des victimes prises au piège maléfique des salles de jeu et conduits au suicide pour le plus grand profit du prince. Le terme « décavé », utilisé comme pseudonyme, figure au dictionnaire. Il signifie : qui a tout perdu au jeu. L’auteur des dessins n’a jamais été identifié. Certaines de ces cartes ont été jugées diffamatoires. A ce titre, elles furent interdites. Ce qui ne les empêcha pas de circuler. Et de continuer à propager la rumeur des « suicidés de Monte Carlo ». Précisons que les cartes « Decavé » de l’Imprimerie Affre n’ont pas été les seules à tirer à boulets rouges sur les jeux de Monte Carlo. La carte du « pendu », de diffusion plus tardive en témoigne.

Rapportant les propos d’un ami séjournant sur la Côte, Ardouin-Dumazet écrit au sujet des joueurs malchanceux : « Quand il advient que quelque joueur a l’enfantillage de se brûler la cervelle ou de se prendre – ce qui constitue un manque de goût dans un milieu si distingué – nulle feuille n’ébruite la chose, sans doute par égard pour sa mémoire : vous n’apprenez son suicide que par les journaux italiens, ce qui lui ôte toute importance » L’hostile incursion cartophile sur le « Rocher » n’a pas contrarié l’ascension de la Société des Bains de Mer. En 1912, elle affichait un bénéfice de plus de dix millions de francs. Durant la saison 1922-1923, tandis que les dix casinos du département des Alpes Maritimes encaissaient la somme de 42 285 601 francs, celui de Monaco s’adjugeait à lui seul des recettes de plus de 62 millions. Depuis, elles n’ont cessé de croître et d’embellir. Tous les établissements de jeu ne connaissent pas la même fortune. Celui de Cannes par exemple, dont le dépôt de bilan en avril 1978 provoqua l’émoi de la Côte d’Azur et la mobilisation des syndicats concernés par cet évènement. Ils exigeaient la réouverture du Palais de la Méditerranée et la sauvegarde des emplois. Une série de cartes postales a popularisé leur mouvement.

Serge Zeyons

 

LES COTES DES CARTES POSTALES

Compter entre 1 et 3€ les vues des façades des casinos. De 5 à 10€, les vues animées des intérieurs de salles de jeux. De 3 à 5€ les représentations graphiques des différents systèmes de jeux. De 30 à 40€ l’unité les cartes de la série Decavé : Souvenir de Monte Carlo (Imprimerie Affre. Nice 1899)

SOURCES DOCUMENTAIRES

Pierre Larousse : Grand Dictionnaire Universel du XIXème siècle Tome 16/ 1878. 
Ardouin-Dumazet : Voyage en France. 55ème série (1909). 
Charles Derennes : La Fortune et le Jeu (Editions Georges Anquetil 1926). 
Gérard et Joëlle Neudin : Catalogue. Tous sur les cartes postales de collection (Paris 1976).