Sean Connery, un Bond de géant !

1. timbre anglais de 2020 montrant Sean Connery dans son rôle de James Bond.

L’acteur britannique Sean Connery a quitté la scène le 31 octobre 2020 à l’âge de 90 ans. Marié à une française, il restera pour beaucoup le meilleur interprète de James Bond (1) ; mais ce rôle a tendance à éclipser l’éclectisme de sa carrière, de la comédie au western, du film policier à la science-fiction. Avec une constante, jusqu’aux années 80, réminiscence du personnage de l’espion : cynisme et machisme teintés d’humour.

Né dans une famille ouvrière écossaise, il travaille dès l’âge de 8 ans. A 17 ans, il s’engage dans la marine, durant trois ans, puis va de petit boulot en petit boulot (livreur, maitre-nageur, vernisseur de cercueils…). Mesurant 1,88 m, pratiquant le culturisme, il obtient grâce à un autre pratiquant un rôle de figurant dans une comédie musicale jouée au théâtre à Londres. Il poursuit ses débuts dans l’interprétation en apparaissant dans quelques films de télévision, et quelques petits rôles au cinéma. Il refuse un contrat de footballeur professionnel auprès du club de Manchester United en 1953. Au cinéma, ses premiers rôles sont dans des films d’action ou d’aventure, dont un film de Terence Young mettant en vedette notre Martine Carol nationale (2). Son premier grand rôle est dans le film peu connu « Je pleure mon amour » aux côtés de Lana Turner, à l’époque en grande difficulté artistique suite à sa liaison avec un gangster. Avec ces quelques premières apparitions, Sean Connery apprend le métier de comédien, et ça finit par payer : il est retenu à 29 ans par les studios Disney pour tenir l’un des rôles principaux du film « Darby O’Gill et les farfadets » (3) œuvrette plutôt enfantine avec trucages, et où il pousse plusieurs fois la chansonnette. Ce film fait figure de parenthèse dans son parcours, et il revient très vite à l’aventure, en jouant un « méchant » dans l’un des meilleurs Tarzan de l’époque : « La plus grande aventure de Tarzan », où le sculptural Gordon Scott (4) lui règle son compte d’une flèche en plein cœur.

A cette époque, l’écrivain britannique Ian Fleming (5 et 6) a déjà publié une petite dizaine de livres de son héros, l’espion James Bond. Deux producteurs, Harry Saltzman et Albert Broccoli veulent adapter le tome 6, « James Bond contre Dr No (7). On raconte qu’ils voudraient engager un acteur très connu, mais n’en ont pas les moyens : David Niven (8), qui a les faveurs de Ian Fleming, n’est donc pas retenu. On raconte aussi que Harry Saltzman aurait repéré Sean Connery dans Darby O’Gill, et on raconte surtout que c’est la femme d’Harry Saltzman qui convainc celui-ci d’embaucher Sean Connery pour son sex-appeal. Le premier « James Bond » est un assez banal film policier, on n’y trouve pas encore les codes de la série mais on a déjà l’exotisme et quelques ingrédients comme le générique de Maurice Binder et le thème musical de John Barry. Sean Connery retrouve Terence Young à la mise en scène, et il semble que c’est sous l’influence de celui-ci qu’il crée un personnage conforme au héros du livre :  décontracté, macho, cynique et sans trop de scrupules. L’humour viendra plus tard.

007 rencontre le succès

De façon inattendue, le film remporte un grand succès et les producteurs poursuivent sur leur lancée. Sean Connery reprend donc le rôle plusieurs fois. La légende James Bond commence avec le 3ème film, « Goldfinger » (9), qui enchaine les références : le méchant mégalomane, la voiture Aston Martin et ses gadgets, la jeune femme peinte en or, le chapeau tueur. Son charme ravageur commence à opérer : après quelques galipettes dans la paille avec l’héroïne au service du méchant, il la retourne au profit de l’oncle Sam et de sa gracieuse Majesté. Le mythe est en marche. Les deux premiers Bond lui donnent accès à d’autres propositions, en particulier de la part du maitre Alfred Hitchcock (10), qui lui confie le premier rôle masculin de son film « Pas de printemps pour Marnie ». Son personnage reste toutefois un peu sur le même registre, l’action policière en moins : il épouse de force Marnie la kleptomane et n’hésite pas à user de brutalités sur elle afin de lui faire avouer le secret de son enfance.

Après « Goldfinger », Sean Connery se rend compte que le rôle risque de le cantonner dans un seul type de personnage. Il tourne alors un magnifique film, « La colline des hommes perdus », âpre récit de cinq militaires en camp de discipline, soumis à la tyrannie d’un sergent. Pour certains, on est aux antipodes de James Bond, la brutalité n’étant ici pas teintée d’humour et aucune jolie fille n’y apparaissant (aucun personnage féminin, d’ailleurs).

Avant d’entamer son 5ème James Bond, Sean Connery déclare arrêter ce personnage. Et il enchaine avec un autre genre, le western : c’est « Shalako », réalisé par le vieux maître du genre Edward Dmytryk, avec en surprenante vedette Brigitte Bardot, dans une distribution hétéroclite et des paysages espagnols, loin de l’Ouest américain (11). C’est plutôt un échec et cela restera son unique incursion dans le genre. Il est vrai que c’est l’époque ou le western spaghetti a envahi les écrans. Sean Connery tournera toutefois en 1980 « Outland », considéré comme un remake dans le domaine de la science-fiction du film « Le train sifflera 3 fois » (12).

Un nouveau James Bond est choisi, l’acteur australien Georges Lazenby (13), qui tourne le seul James Bond où on voit le héros se marier. Mais l’acteur a bien du mal à faire oublier Sean Connery, malgré une magnifique réplique au début du film : « Ça, ce n’est jamais arrivé à l’autre », en référence manifeste à son prédécesseur ! Lazenby n’ayant pas convaincu, Saltzman et Broccoli dressent un pont d’or à Sean Connery pour reprendre le rôle : ce sera « Les diamants sont éternels » et à l’issue du tournage il abandonne définitivement le personnage. Du moins le pense-t-il.

Macho, cynique et cultivé

Obsédé par son souci d’oublier James Bond, Sean Connery va alors essayer de casser son image avec « Zardoz », un film estimé navet pour les uns et chef d’œuvre pour d’autres (14). Dans un futur proche, deux mondes se font face : les éternels et les brutes. Le titre du film est une référence au « Magicien d’Oz » (Wi-zard Oz), œuvre de Franck Baum magnifiée en 1938 par Judy Garland (15). La dernière scène où Sean Connery et Charlotte Rampling, main dans la main, vieillissent à vue d’œil, est impressionnante. Avec un costume orange mettant en valeur sa musculature et sa pilosité, Sean Connery reste pourtant dans le registre de la « brute » : homme cultivé mais primitif. Il va enchainer avec trois autres films majeurs, où finalement il interprète des rôles d’hommes cyniques et machos, avec un certain humour sous-jacent, pas si éloignés que ça de James Bond.

Dans « L’homme qui voulut être roi », du maître John Huston (16), d’après Kipling, il est un aventurier qui se fait passer pour un dieu dans un lieu reculé de l’Inde, grâce à un signe franc-maçon; voulant forcer au mariage une jeune femme du cru, il se fait griffer au visage et saigne, révélant au peuple son caractère de simple humain ; il est assassiné par son peuple déchainé. La musique du français Maurice Jarre enveloppe parfaitement cette épopée.

Dans « Le lion et le vent », il est un chef berbère marocain qui au début du XXème siècle enlève une Américaine et ses enfants, déclenchant dans l’avant-guerre mondiale une crise internationale entre nations européennes, et un enjeu électoral pour Teddy Roosevelt (17). Un paysage espagnol splendide (presque les mêmes que ceux de « Shalako », mais quelle différence !), une musique magnifique de Jerry Goldsmith, des scènes d’action puissantes, et toujours ce rôle d’un homme macho mais qui s’humanise au contact de la femme (avec une réplique récurrente : « Ha, Mme Carter, vous m’êtes une grande perturbation »).

Dans « La grande attaque du train d’or », il est un aventurier assez cynique quoique attachant, là encore bien macho. L’intrigue est très amorale, mais également très amusante, et là encore sous une musique bondissante de Jerry Goldsmith. Et puis, au milieu de tous ces films d’action, une pépite, assez méconnue : « La rose et la flèche » (1976). Là, on plonge dans la nostalgie ; bien qu’encore jeune, Sean Connery campe un Robin des Bois vieillissant, avec la délicieuse Audrey Hepburn (18) dans le rôle de Marianne ; son dernier geste, depuis son lit, est poignant : il lance une flèche pour désigner le lieu de son inhumation avec elle. La musique de John Barry, romantique à souhait, et l’humour élégant du réalisateur, Richard Lester, font merveille. Ce rôle est enfin très différent pour Sean Connery : il annonce nettement ceux qu’il interprétera dans la décennie suivante.

En 1981, à la suite à un imbroglio juridique, un remake du 4ème James Bond, « Opération Tonnerre » (19), est mis en chantier pendant que le duo Saltzmann-Broccoli continue d’exploiter la filière « officielle » avec Roger Moore (20) dans le rôle de l’espion. Pour ce remake, Sean Connery reprend le personnage, aux cotés de Kim Basinger (21) ; à plus de 50 ans, il n’a plus la pêche de ses débuts, mais reste crédible. Le titre du film est un énorme clin d’œil à l’acteur : « Jamais plus jamais ». Il rappelle que l’acteur avait déclaré 10 ans plus tôt qu’il ne tournerait plus jamais de James Bond… et ça, il ne faut jamais le dire !

Après un petit passage à vide, Sean Connery va entamer une nouvelle carrière, avec cette fois des rôles plus paternalistes ou de mentor, tout en restant dans l’action : « Le nom de la rose » (22), où il enseigne à son jeune apprenti Adso ; « Higlander », ou il forme Christophe Lambert (23) ; « Les incorruptibles », où il fait bénéficier de son expérience l’idéaliste Elliott Ness, rôle qui lui vaudra son seul Oscar ; et enfin un film inoubliable, « Indiana Jones et la dernière croisade », ou il est le père du héros, livrant la clé de plusieurs anecdotes des films précédents, et traitant son super-fils de Junior, au grand dam de celui-ci : un film savoureux.

La décennie des années 90 le verra jouer dans des films et des rôles très variés. A 66 ans, dans « Rock », un film bourré d’action durant 2h30, il reste très vaillant ! Après avoir croisé deux fois la route d’Honor Blackman, la première actrice féminine de la série anglaise « Chapeau Melon et Bottes de cuir », il joue le rôle du méchant dans l’adaptation cinéma de cette série…, adaptation qui ne restera pas mémorable. Dans son dernier film, en 2003, il reprend une figure légendaire du cinéma : Allan Quatermain, dans « La ligue des gentlemen extraordinaires », aux côtés du capitaine Némo et de l’homme invisible ! Anobli par la reine en 2000, Sean Connery était un fervent défenseur de l’Ecosse libre. Il fut aussi caricaturé par Uderzo dans la BD « L’odyssée d’Astérix » (24). Il restera comme le symbole d’un acteur venu de rien et qui sut devenir très populaire, voire confiner au mythe, en refusant (en apparence !) de se laisser enfermer dans un rôle.

François Mennessiez

 

HECATOMBE CHEZ JAMES BOND

2020 marquera une année noire pour la saga James Bond : disparition de Sean Connery, mais aussi de trois « James Bond girls » et de deux méchants. Côté femmes ce sont la française Claudine Auger en décembre 2019 (Domino dans « Opération Tonnerre »), Honor Blackman (25) en avril (Pussy Galore dans « Goldfinger », elle fut aussi l’une des vedettes féminines de « Shalako ») et Diana Rigg en septembre (Teresa, qui épouse James Bond à la fin du film « Au service secret de sa Majesté ») (13). Côté méchants, ce sont Michael Lonsdale, le plus anglais des acteurs français (Drax, dans « Moonraker », avec Roger Moore dans le rôle de James Bond) ; et Max Von Sydow, acteur suédois devenu français (lui aussi avait épousé une Française), qui interprétait le récurrent Blofeld dans « Jamais plus jamais ». On murmure qu’on lui avait proposé le rôle du Dr No, pour le premier film de la série, finalement dévolu à Joseph Wiseman. (26)