Plis sérieux et plis de complaisance, des Îles normandes occupées (1940-45) (1ère partie)

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L’invasion par la Wehrmacht des Îles normandes, seule partie de l’Empire britannique occupée de 1940 à 1945, y entraîna une extension du courrier, dont de nombreux éléments de nature à intéresser les philatélistes. Aussi est-il opportun de distinguer, dans ce courrier, les plis ayant correspondu à des besoins réels, de ceux d’origine purement philatélique, qui n’ont pas le même intérêt.

I – DES DEMI-TIMBRES À GUERNESEY

Des demi-timbres, ou «bisects» furent réalisés à Guernesey, par découpage des timbres de 2d. Ils ont eu pour raison d’être l’obtention, dans cette île, des affranchissements de 1d nécessaires à l’expédition des imprimés. Le besoin accru de timbres de cette valeur faciale s’y est en effet brusquement manifesté, à l’instant même de la rupture des communications avec l’Angleterre. Car le volume des imprimés, auparavant limité à l’envoi de quelques circulaires commerciales ou journaux, se trouva alors subitement amplifié. Les îles normandes se sont en effet retrouvées contraintes, du jour au lendemain, d’instaurer un régime d’économie dirigée, en vue d’établir divers rationnements ou taxations et d’encadrer l’accès aux approvisionnements disponibles. Sans parler des directives à diffuser des autorités d’occupation. D’où la multiplication des envois de circulaires administratives. 

Par ailleurs, compte tenu du régime d’autonomie interne de ces îles, leur courrier administratif ne pouvait bénéficier comme en Angleterre de la franchise auprès de la poste, royale, par simple apposition sur les plis du sigle « O.H.M.S. » (On Her Majesty Service = Au Service de Sa Majesté). Le courrier administratif devait y être affranchi, tout comme celui des particuliers, en timbres-poste, au tarif normal, soit 1d pour les imprimés, ou 2,1/2d pour les lettres locales M (1). D’où la brutale multiplication des plis à 1d contenant les circulaires administratives. D’où, à Guernesey, mal approvisionnée en petites valeurs, le recours, à partir du 27 décembre 1940 (2), au découpage des timbres de 2 d. Ces demi-timbres ne sont donc évidemment valables que sur document, ou sur fragment oblitérés à la bonne date. Or, compte tenu de l’aspect inhabituel de ces affranchissements, ils ont souvent été conservés par leurs destinataires, et ont, simultanément; donné lieu à la fabrication de maints plis philatéliques. Aussi, bien des collectionneurs expérimentés ont-ils, par la suite, été portés à tous les soupçonner d’être de complaisance.
A tort pourtant.


En effet, même si bien des «bisects» rencontrés sur le marché philatélique sont à considérer comme de complaisance, certains d’entre eux doivent être reconnus comme sérieux, ou présumés tels :
◆ les circulaires de services officiels, reconnaissables à leurs en-têtes ou cachets. (2)
◆ les plis pourvus de mentions commerciales imprimées (3), (4), manuscrites (5), ou frappées au cachet (6).
◆ les plis portant la trace d’incidents dus à la guerre (7)
◆ les plis dont des cachets postaux, autres que de départ (arrivées ou taxations) (8), attestent la réelle circulation.

Certes, les éléments de sérieux de certains de ces plis peuvent paraître légers. Il en est ainsi pour le pli de la figure 5, adressé à une banque, où l’un de ses agents, philatéliste, pourrait se l’être envoyé. Mais la présomption de sérieux l’emporte ici, car un tel artifice ne paraissait visiblement pas nécessaire aux philatélistes de ces années 40, auxquels l’intérêt de conférer un aspect «nature» à leurs affranchissements philatéliques échappait le plus souvent. Un autre cas, où la présomption de sérieux joue un rôle, est celui des plis taxés pour usage tardif d’un demi-timbre, ou encore pour emploi d’un demi-timbre irrégulier, comme par exemple ceux du 2,1/2d (9), ou du 1d. S’ils ont été correctement traités, c’est à dire revêtus d’un cachet de taxe, et d’une maculature sur leur bisect (10), il est en effet alors certain qu’ils ont effectivement circulé, à l’initiative, sans doute, de quelque usager ahuri. D’autant que leur extrême rareté démontre que les fabricants de plis mirifiques de cette époque (auteurs des multiples lettres que l’on rencontre, décorées de bisects en blocs de quatre, de trois, ou en paires !!) n’ont pas songé à s’en occuper.

En revanche, signalons que les bisects avec oblitération de JERSEY, apparus sur le marché philatélique, n’ont jamais existé dans cette île. Il s’agit de fabrications pures et simples. Ces plis n’ont certainement pas circulé, car, si tel avait été le cas, ils auraient nécessairement retenu l’attention des postiers jersiais, qui les auraient alors taxés ou saisis.

II - DES TIMBRES D’OCCUPATION RÉSERVÉS A L’USAGE LOCAL

L’amplification du courrier administratif résultant du passage à l’économie dirigée rendit alors nécessaire la création de nouveaux timbres, mais strictement pour faire face aux besoins locaux. Ces timbres, furent valables dans toutes les îles, puisque émis, tant à Guernesey qu’à Jersey par la même poste royale. Ils furent d’abord uniquement illustrés des armes de Normandie, jusqu’à ce que Jersey fasse imprimer en France une série de six valeurs paysagères, par l’Institut de Gravure. D’abord parut à Guernesey un 1d pour remplacer le demi-timbre royal de 2d sur les imprimés ou journaux (11). D’autres timbres suivirent, mais aucun ne dépassa 3d, et l’on ne vit apparaître dans ces îles aucun de ces timbres à surtaxe, qui fleurissaient alors dans toute l’Europe. Notons qu’à Jersey, les timbres armoriés comportèrent à leurs quatre angles, une minuscule lettre, à peine perceptible. D’où la légende héroïque, selon laquelle ces quatre lettres auraient été des «A» signifiant «Adolfus Ad Ades Advenit», c’est à dire, en latin, qu’«Adolf aille en enfer». Jusqu’à ce que l’on observe que les deux lettres illisibles du bas auraient en réalité été des «B». D’où une nouvelle rumeur selon laquelle, la sens de ces quatre initiales seraient «Atrocius Adolfus» et «Bloody Benito».

De nombreuses variétés surgirent parmi les valeurs imprimées sur place, affectant le papier, la couleur ou la dentelure. Du moins épargnèrent-elles la série paysagère, dont ne sont connus, hormis les timbres normaux, que de rares essais, comme ceux constituant le coin daté sans date présenté ici (12), Sans parler, pour cette série, des inévitables non dentelés de complaisance, alors de rigueur dans les émissions postales françaises pour la satisfaction de certains privilégiés. Les vestiges du courrier revêtu de ces timbres abondent sur le marché philatélique, mais les enveloppes proposées sont très souvent d’inspiration philatélique, et reconnaissables à leurs étalages de variétés des différents tirages (13). Ces plis peuvent être admis en compléments des collections normales de timbres, mais doivent être bannis de celles d’histoire postale. Le respect des différents tarifs, communs à toutes les îles, reste le meilleur moyen de repérer les plis sérieux, soit 1d pour les imprimés (14), 2d pour les cartes simples (15), 2,1/2d pour les lettres simples (Fig.1,ci-dessus), et 5,1/2d pour les lettres recommandées (16 et 17). Bien entendu ces affranchissements pouvaient être acquittés en timbres ou entiers anglais toujours valables, associés ou non aux timbres d’occupation. A ces plis peuvent être ajoutés ceux expédiés contre paiement en espèces, et réalisés par apposition en rouge d’un cachet de 1d ou 2,1/2d (18), ou d’une flamme de 1d, comme sur cette enveloppe réutilisée (19). En outre, compte tenu de la situation de pénurie, des liasses de 6 ou 12 enveloppes privées purent recevoir à la poste de Jersey, la frappe anticipée de cachets du modèle de ceux de paiement en espèces, mais non datés, pour en permettre l’usage ultérieur (20). On se trouvait donc ainsi en présence d’une nouvelle sorte d’entiers postaux qui devaient être oblitérés et datés lors de leur utilisation.

Par ailleurs, quelques timbres britanniques neufs et une feuille de 30 étiquettes surchargés de croix gammées sont connus. Il semble qu’il s’agisse d’essais non retenus du début de l’occupation. Leur authenticité semble attestée par un reçu de l’imprimerie Bigwoods Ltd. du 20 juillet 40, délivré à la poste pour attester la remise à cette entreprise d’un lot de timbres de 22£ 4/. 2d, en vue d’en opérer la surcharge. (W. Newport et O.J. Simpson, Further C.I.Postal History, p.30 et s., Juillet 1961). Les figurines ci-dessus ont donc vocation à être collectionnées ou exposées, mais seulement comme essais officieux non retenus, et non comme timbres.

III - DES LIAISONS D’ABORD IMPROVISÉES AVEC LE CONTINENT

Jusqu’en février 1941, aucune disposition ne fût prise pour assurer des liaisons cohérentes avec le continent. L’improvisation fût donc la règle. Voici quelques rares exemples de ces correspondances, toutes sérieuses.

1°) Cette lettre pour Jersey, transportée par le pilote Joe Le Clercq, à bord du remorqueur « Adolphe Le Prince », n’a pas reçu de date. Elle a été effectuée avec l’accord du commandant allemand du port, qui y a apposé son cachet (21). Elle comporte la mention « write back ... » pour une réponse par la même voie : ce qui signifie, que, même très limitée, cette liaison a eu lieu dans les deux sens. Il s’agît d’un courrier, dans lequel la poste n’a eu aucune part.

2°) Voici deux plis de Jersey, l’un pour la France et l’autre pour la Belgique. Leurs timbres, l’un anglais au tarif international régulier de 3d (22), et les autres, français, émanant d’un réfugié qui a utilisé les seules valeurs qu’il détenait (23), ont été oblitérés par la Feldpost (poste militaire allemande) le 25 juillet 1940, et censurés par la commission « c » au verso (24).

3°) Voici une lettre de Guernesey pour le Portugal, sans doute transportée en sac (par la Feldpost ?) à la poste française de Granville. Celle-ci en a oblitéré de sa flamme les timbres britanniques dont le total de 3d convenait pour l’étranger, puis l’a acheminée (25). On est donc jusqu’ici exactement dans le même cas que le célèbre pli de Monmartin-sur-Mer, signalé par Newport. Mais cette nouvelle lettre, étant destinée au Portugal, pays neutre, a été dirigée sur le bureau de Paris Centralisateur, qui l’a revêtue de son cachet à date par-dessus la flamme de Granville. Puis le pli a été retourné à Guernesey, avec la mention « inadmis provisoirement » (sic), (25bis), ainsi qu’au verso, divers cachets de retour.

4°) Voici enfin une lettre d’affaires que la poste britannique, dans une brève résurgence, a acceptée pour l’Allemagne le 11 janvier 1941 (26), avec au verso le cachet d’arrivée à Leipzig du 30 janvier 1941 (27). Elle comporte en outre la bande et le cachet de censure « y ». Une censure allemande dénommée « y » a donc brièvement existé dans les îles anglo-normandes, avant d’y avoir été rendue inutile par la prise en mains directe, en février 1941, de tout leur courrier externe par la Feldpost, D’où la disponibilité de l’appellation « y », pour sa réaffectation ultérieure à la censure du courrier d’Espagne.

IV - DES LIENS AVEC LE CONTINENT PAR LA FELDPOST

Les timbres d’occupation ou britanniques, ne purent être utilisés, pendant l’occupation, que pour le seul courrier intérieur ou interinsulaire. Pour l’Europe, ce fût la Feldpost qui se chargea, non seulement du courrier des soldats allemands, mais aussi de celui des civils occupés.

Le courrier des civils occupés pour l’Europe

A partir du 11 février 1941, les civils insulaires durent, pour leurs lettres destinées à l’Europe nazie, passer par la Feldpost. Seulement, à la différence des soldats ou ressortissants allemands, ils devaient les faire affranchir en timbres allemands au tarif international (25 Rpf par lettre simple, 15 Rpf pour une carte (28), et 5 Rpf pour un imprimé). Quant à la présence sur leurs plis de figurines complémentaires anglaises ou d’occupation, en «mixte» avec les timbres allemands, elle fût purement philatélique. Cependant, compte tenu de la part allemande de leurs affranchissements, la Feldpost les achemina. Ces plis dits «mixtes» ont donc voyagé, et peuvent être collectionnés. Mais seulement comme substituts des plis normaux, qui sont nettement préférables. L’origine anglo-normande des plis de Feldpost normaux se vérifie par l’adresse insulaire de chaque expéditeur, manuscrite ou au cachet. Faute de celle-ci, ils risquaient d’être retournés. C’est ce qui s’est produit pour la lettre illustrée ici, qu’il a fallu ouvrir pour pouvoir la retourner, revêtue du cachet allemand «expéditeur manquant» (29). Par ailleurs, cette adresse lorsqu’elle est manuscrite, doit se présenter sur chaque lettre dans la même écriture que celle du destinataire, pour garantir sa provenance anglo-normande. Quant à certaines lettres dont l’adresse d’origine était effacée ou absente, on a pu en déduire la provenance insulaire, en cas de présence, derrière le nom du destinataire, de l’abréviation. «esq.» (= esquire = écuyer). Car cette mention, en désuétude, était encore utilisée par certains Britanniques d’une politesse recherchée (30). Or, dans l’Europe nazie, seuls les Anglo-normands occupés étaient susceptibles d’utiliser cette abréviation sans se faire arrêter. D’autre part, les ouvriers de l’organisation Todt, eux aussi, expédiaient leurs lettres par la Feldpost, mais avec 1F50 en timbres français, au tarif intérieur, revêtus de l’oblitération nazie. Leur origine insulaire pouvait résulter, soit de l’indication comme lieu d’expédition d’une boîte postale de Saint-Malo (190, 191, ou 192) (31), ou de Cherbourg (35), soit du cachet à Feldpostnummer (numéro de secteur postal) de l’unité allemande de rattachement de l’expéditeur (32). Voici par ailleurs l’une de ces lettres à 1F50 expédiée au maréchal Pétain (33). Elle a été dirigée sur la censure de Berlin « Ab » (= Abteilung b), puis renvoyée en France par Lyon, où elle a été recommandée d’office, car adressée au Chef de l’État français. L’absence de censure sur les plis originaires des îles normandes, n’est pas nécessairement un signe d’irrégularité. Elle a en effet été la règle de 1941 à septembre 1942. Confirmation en est donnée par le verso de cette lettre du 30 janvier 1941 du directeur des postes de Jersey, arrivée à Lille. Elle y est bien parvenue sans censure, comme le démontre son cachet d’arrivée. Cependant on peut trouver exceptionnellement certains plis de cette période, soumis, comme ceux des militaires allemands, à une censure aléatoire par sondage, signalée par une bande spéciale «Feldpostprüfstelle» (34).
A suivre

Professeur Yves M. Danan
de l’Académie de Philatélie et de l’A.E.P.v

Bibliographie :

William NEWPORT, «Stamps and postal history of Channel Islands», Heineman, London 1972.
Stanley GIBBONS, «Channel Islands Specialised catalogue of stamps and postal history», S. Gibbons Publications ltd. London, 1983.
Yves M. DANAN, «Histoire postale et émissions des Iles de la Manche», 2 fasc., Paris, 1963 et 1975.
Michaël WIENEKE, «The German field post office in the Channel islands», CIOS, Jersey.
Yves M. DANAN, « «La Feldpost allemande dans les Iles de la Manche, de 1940 à 1945»,
Le Monde des Philatélistes, Paris, Novembre 1994.
Yves M. DANAN, «Les relations initiales avec le Continent des Iles Normandes occupées», A.E.P., Opus 2020