Plis sérieux et plis de complaisance, des îles normandes occupées (1940-45) (2ème partie)

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Voici la suite de cette étude très détaillée sur les courriers ayant circulé durant l’occupation allemande des Îles de la Manche.

C’est seulement à partir d’octobre 1942 que les lettres de ces îles pour la France ont été soumises à la censure x de Paris. Celle-ci les a, dans un premier temps, frappées de ses griffes rouges à Feldpostnummer: 24052 D, ou 45190 (35). Puis ont été employés des bandes et cachets « x » (36), ou « Ax » (=Abteilung x = Service x) (37). Par exception, un journal insulaire expédié en France, à cette époque, au tarif de 5 pf, le seul signalé, à ce jour, n’a pas reçu de censure x, probablement parce qu’on l’avait déjà contrôlé avant son impression (38). 
Notons, le cas particulier de la Feldpost de Guernesey, dont certains postiers se constituèrent un boni de 3F50 par lettre civile, en postant à Granville, timbrés à 1F50, ces plis, pour lesquels ils avaient perçu en cash les 25 Rpf, égaux à 5F (39). De tels plis, comme celui du 14 mai 1943 illustré ici, furent admis par la poste française, oblitérés et acheminés, sans passer par la censure.

Les civils anglo-normands et ouvriers de Todt expédièrent enfin occasionnellement des cartes interzones françaises par la Feldpost (40). L’une d’elles, découverte par notre collègue Granoux, avait même atteint l’A.O.F. Certes, la circulaire autorisant cet usage visait les seules cartes internationales de 2F40, comme nous l’a révélé Bertrand Sinais. Pourtant, seules à notre connaissance, ont été retrouvées à ce jour, ainsi utilisées, des cartes de 1F20. Rappelons donc, en conclusion, que les lettres, avec des timbres allemands ou français seuls et oblitérés Feldpost, peuvent être tenues pour sérieuses, à la différence des « mixtes », tous d’inspiration philatélique. Notons aussi que des plis, mixtes ou non, affranchis de timbres allemands généralement commémoratifs ont été expédiés des îles, au tarif intérieur allemand par des ressortissants de l’Axe. Il s’agît donc là encore d’envois philatéliques, mais réglementaires. Ayant circulé, ils peuvent être collectionnés, mais seulement à titre subsidiaire.

Le courrier des forces d’occupation

Le port du courrier des soldats était la raison d’être de la Feldpost. Les plis militaires allemands ne comportaient en principe que le Feldpostnummer de l’expéditeur, inscrit dans un cachet, ou manuscrit, ainsi qu’une oblitération de Feldpost muette, et sans timbres, puisque leur franchise allait de soi (41). La petite lettre incluse dans ces tampons, servait uniquement à distinguer les différents agents oblitérateurs dans chaque bureau.
Dès lors les plis militaires provenant de ces îles ne pouvaient normalement être distingués que par leurs Feldpostnummer, à condition que leur localisation soit connue, comme ce fragment d’emballage d’un colis en franchise, affranchi à 20Rpf, émanant du Feldpostnummer 31803 D du régiment 584 à Guernesey (42). Ce qui ne va pas de soi, car la Wehrmacht a utilisé plusieurs dizaines de milliers de ces numéros, en les déplaçant maintes fois. Encore faut-il se fier aux listes données par certains « connaisseurs » autoproclamés. On ne peut donc se baser vraiment que sur les indiscrétions commises par certains usagers, comme l’expéditeur de cette enveloppe anglaise récupérée, adressée à Rouen et porteuse, en son verso, d’une griffe de la Feldkommandantur 515 (Jersey)(43), ou cet autre pli comportant au verso, le cachet du « Frontführer » de Todt à Aurigny (Alderney)(44).

On possède aussi deux plis envoyés par l’aviateur Georg Fink du n° L 17127 à son parent (41). Nous en savons l’origine insulaire, par un message radio adressé ultérieurement en clair, en Noël 1944, par le même expéditeur, depuis Guernesey sous blocus, sur une carte spéciale. En voici le verso (45). 
Certes, des plis avec des cachets insulaires allemands en très gros caractères sont également connus. Mais ils ont été taxés de fausseté par certains amateurs, malheureusement sur la base d’arguments dépourvus de sérieux. Ainsi avaient-ils invoqué l’impossibilité absolue pour la Wehrmacht d’apposer sur ses envois des cachets localisés (... comme si les nombreux plis du « Kommandant von GrossParis » ne démontraient pas le contraire !), ou la présence alléguée d’une de ces marques de Jersey sur une lettre frappée d’un Feldpostnummer situé en Russie, dont ils omettaient de présenter la photo. Cependant, avec le recul, un fait capital semble leur avoir donné raison, c’est qu’en cinquante ans, ces plis aux énormes cachets ... ont toujours été produits par le même philatéliste. Si bien qu’en définitive, il est conseillé d’éviter les lettres qui en sont décorées. Il est enfin au moins un dernier cas où l’origine insulaire, ne fait aucun doute. Ainsi en est-il des envois de Feldpost recommandés, dont l’oblitération et l’étiquette de recommandation indiquaient le numéro de leur bureau d’expédition. Ainsi en est-il de ce pli avec n°712 de Jersey (46), et de quelques autres, comme celui avec n°937 de Guernesey (47). Bien que les lettres recommandées aient été réservés aux soldats allemands et sujets de l’Axe, on en connait une de la Feldpost 712, pourvue d’un affranchissement mixte germano-insulaire. C’est donc un pli d’origine philatélique. Mais, dûment recommandé, il n’a pu être expédié que par un occupant philatéliste

V - DES ÉCHANGES DE MESSAGES CROIX ROUGE AVEC L’ANGLETERRE.

Ces messages ont constitué le seul moyen d’échanger des nouvelles entre les civils des îles occupées et la Grande Bretagne ou son empire. Ils circulaient dans les deux sens, et consistaient en petites formules dont les rectos, réservés aux expéditeurs, en recevaient des textes brefs, et leurs versos les réponses ultérieures de leurs destinataires. Ces feuillets ont d’abord été suisses (48), puis allemands, ou britanniques. Les cachets des différents services insulaires et croix rouges qui les constellaient (49) ont joué, pour ce courrier, le rôle d’oblitérations de départ, de transit ou d’arrivée. Ils peuvent donc être collectionnés comme tels. Deux cachets de départ différents des services de chaque bailli s’y sont succèdés, à Jersey, comme à Guernesey (50). Sont particulièrement recherchés les messages de Sercq (51), ou ceux de l’Empire britannique.

VI - DES COURRIERS DE DÉPORTÉS

On peut distinguer, à propos de ces îles, deux sortes de déportation, celle des insulaires « nés en Angleterre» et celle des « coupables » de résistance, ou d’appartenance au judaïsme.

Le courrier des déportés « nés en Angleterre »

Les autorités allemandes déportèrent en Allemagne les insulaires nés en Grande-Bretagne. Leur but était de développer dans ces îles normandes un nationalisme antibritannique. Mais cette tentative échoua, notamment parce que nombre de ces déportés descendaient de familles normandes antérieurement installées en Angleterre, tandis que plusieurs des insulaires nés sur place, étaient eux-mêmes d’ascendance anglaise. Il semble que cette mesure, particulièrement impopulaire, fût interrompue vers le milieu de l’alphabet. 
Quoiqu’il en soit les déportés de cette catégorie furent internés dans des camps spéciaux (52), où leur traitement fût beaucoup moins rigoureux, que celui des autres victimes. Car les Anglais se battaient, et, de ce fait, les nazis respectaient davantage leurs captifs que ceux des pays satellites. Leurs camps d’internement furent notamment ceux de Biberach (52), de Wursach (53) et de Laufen (54). Ils disposaient de cartes spéciales, circulant en franchise et censurées au départ. Quant au courrier qu’ils recevaient, il était transporté en bloc, et ne comportait nulle marque postale. Cependant, il était censuré à l’arrivée (55).

Le courrier des déportés « coupables » de résistance

On en connaît quelques plis, comme celui d’un détenu de Saint-Denis, pour Jersey (56), ainsi que la carte d’un interné de Guernesey, expédiée du Front-Stalag 122, antichambre d’Auschwitz, situé à Compiègne (57). On connaît également des courriers envoyés aux deux détenus, Quérée et Fox, internés au fort d’Hauteville, à Lyon (58). Ces plis de Jersey étaient affranchis de timbres de 25Rpf, oblitérés Feldpost, comme les lettres habituelles des îles normandes.

Le courrier des déportés « coupables » de Judaïsme

Des déportés français de religion juive, d’abord internés à Drancy, furent envoyés à Aurigny. Mariés à des chrétiennes, ils n’avaient en effet, pas été déportés à Auschwitz, en un temps où les nazis voulaient encore ménager l’opinion française. Ce fût, en fin d’année 1943, à un moment où un besoin pressant de travailleurs se fit sentir sur le mur de l’Atlantique, qu’ils furent expédiés à Alderney (=Aurigny). Cette île anglo-normande, dont la population avait massivement gagné l’Angleterre en 1940, n’y laissant qu’un ou deux habitants, devint alors le siège de trois camps d’internement, l’un d’Arabes, l’autre de Russes et le troisième de déportés juifs, mis à la disposition de l’organisation Todt. Leur camp se vit attribuer le surnom de « Norderney », par analogie avec un lieu de même nom situé sur l’île allemande d’ Helgoland, avec, comme adresse la boîte postale 35 de Cherbourg (59).

Ces déportés durent affronter des conditions de travail forcé, mais il purent écrire à leurs femmes. Leurs lettres, affranchies à 1F50 furent censurés « x » à Paris, et furent généralement frappées de la griffe « Paris Centralisateur », du bureau sis dans le même local que cette censure (60). Ils purent aussi recevoir quelques colis, et surtout les timbres français nécessaires à leur correspondance. Ainsi survécurent-ils jusqu’en fin mai 1944. Notamment, l’un d’eux, le chef d’escadron Bloch, qui reçut de sa femme, soucieuse de faire plaisir à son mari, collectionneur, des timbres à surtaxe de 1F50 + 0F50, à utiliser pour son courrier (61). C’est alors que, des failles ayant été détectées ailleurs, sur d’autres points du mur de l’Atlantique, ils furent brusquement ramenés sur le continent pour y remédier. Un pli illustre l’évacuation de leur camp. Il avait été envoyé au détenu Bloch le 28 mai 1944, puis retourné à son épouse, avec le cachet postal incongru « Parti sans laisser d’adresse » (62). Ce déplacement ne fût pas une mesure de faveur, car leur travail y fût encore plus dur. Mais il les sauva, Car, quelques jours plus tard, en effet, le 6 juin 1944, survint le grand débarquement, qui les coupa d’Alderney. Or, lorsque, un an plus tard, cette île fût libérée et sa population de retour, il ne semble pas qu’il y soit resté trace des détenus des autres camps.

VII - DU COURRIER DE SERCQ OCCUPÉE

La petite île de Sercq (=Sark), peuplée de quelques centaines d’habitants seulement, et encore soumise à un droit féodal, servit de base de torpilleurs pendant l’occupation. A l’origine, elle avait été une base de pirates, jusqu’au XVIème siècle, où elle fût constituée en fief par la reine Elisabeth I. La même famille la conserva, jusqu’au XIXème siècle. Mais alors, elle fût acquise par la famille du pirate Hathaway. Ce fut donc sa petite fille Sybil qui, sous l’occupation, y régna en qualité de « Dame de Sercq ». Cette île était rattachée postalement à Guernesey. En voici une carte de 1940 affranchie d’un demi-timbre du 2d, extrêmement rare utilisé dans cette île (63). D’autant plus qu’elle est signée de la Dame de Sercq, elle-même (64). Les figurines d’occupation de Guernesey ont eu cours dans cette île aussi, ainsi que les timbres ou entiers anglais encore disponibles (65). Des natifs d’Angleterre en ayant été déportés, ils ont adressé à Sercq des cartes d’internés, dont il a subsisté quelques rares exemplaires (66). En ont aussi survécu quelques messages Croix Rouge (51). Compte tenu de la faible population de l’île; tous les plis qui en ont émané ou y sont parvenus sont aujourd’hui recherchés.

VIII - DU COURRIER INSULAIRE MALGRÉ LE BLOCUS

Compte tenu de la position des Îles normandes, Churchill évita de les attaquer, en 1944, ce qui aurait entraîné leur destruction sous les bombes. Elles restèrent donc encerclées par les Alliés, jusqu’à la capitulation allemande. Leur courrier fût donc partiellement bloqué et ne put être acheminé que par avion, sous-marin, ou radio. On peut en citer, à titre d’exemple, ces plis pour Lille, passés par la censure « e » de Francfort, et non plus par la censure « x » de Paris, comme cette carte du 14 juillet 1944, affranchie par excès à 16, au lieu de 15 Rpf (67). Ou cette lettre, prématurément détournée vers Francfort, d’où sa première censure Ae (Ae = Abteilung e), puis renvoyée à la censure « x » de Paris toujours occupée (68).

En décembre 1944, les Allemands des îles normandes firent appel à leur radio navale, pour transmettre leurs vœux à leurs familles. Ceux-ci furent ensuite transcrits sur des cartes de franchise spéciales, émises à Wilhelmshaven. Voici le recto d’une de ces cartes, dont le verso a déjà été présenté (45), qui a répercuté le message de l’aviateur Fink (69). En sens inverse, citons enfin ce pli pour Jersey d’un déporté du camp de Biberach (70). Il fût adressé à Paris, aux derniers jours de l’occupation allemande, comme l’indique sa censure Ax, mais fût ensuite déclaré « non acheminable » par la poste française, où il attendit la fin de la guerre. Une dernière tentative de communication depuis l’Angleterre eût lieu en août 1944, alors que les messages Croix Rouge avaient été supprimés. Le départ d’un vaisseau portugais de secours, le « Vega », chargé de ravitaillement pour les îles menacées de famine, fût alors annoncé. Aussi, certains Britanniques tentèrent de confier des messages à ce navire. Mais, l’amiral allemand, qui dirigeait les forces d’occupation des îles, s’opposa à tout transport de courrier. Celui-ci fût donc retourné en Angleterre, où il fût stocké en attente. Voici l’un des plis ayant enregistré l’un de ces messages, qui ne fût délivré à son destinataire qu’à la libération (71).

IX – LES ÎLES NORMANDES LIBÉRÉES

La capitulation sans condition de l’Allemagne intervint le 8 mai 1945. Les forces britanniques débarquèrent alors dans les îles, notamment, à Guernesey, le 618ème Régiment Royal d’Artillerie, dont voici un pli du 7 juillet suivant, timbré de son F.P.O. 138 (72). Ce fût seulement le 11 mai 1945, que les insulaires purent reprendre, dans les deux sens, leurs correspondances avec l’Angleterre et l’Europe (73). Des cartes spéciales de franchise furent alors mises à la disposition des insulaires pour correspondre gratuitement avec l’empire britannique. Ces cartes comportaient la mention, curieuse pour les Français, de « Reoccupation of Channel Islands » (et non « Liberation »). (74). Nombre de ces cartes comportent deux oblitérations superposées, car les réfugiés insulaires en Angleterre, y ayant souvent changé de domicile, leurs dernières adresses étaient souvent inconnues de leurs familles restées sous l’occupation (75).

Certaines de ces cartes sont complétées d’un timbre d’occupation superflu oblitéré de l’une des îles. Ce sont des envois philatéliques, dont les expéditeurs n’ont pas osé profiter de la franchise. Ils ne peuvent donc être incorporés dans une collection que comme substituts des cartes ayant réellement voyagé. Les timbres d’occupation restèrent valides pour une durée limitée, et peuvent donc se rencontrer utilisés seuls ou en mixte, après le 11 mai 1945 sur les lettres internes ou à destination étrangère (76). Citons, pour conclure, le cas de cette lettre recommandée de Jersey pour Lille, parvenue à destination, mais, curieusement, en passant d’abord par Athènes (!!!), dans le traitement désordonné d’un courrier, à nouveau abondant (77).

Professeur Yves M. Danan
de l’Académie de Philatélie et de l’A.E.P.v