Avec ce second article sur le cinéma dans les entiers postaux, nous continuons notre démonstration du fait qu’une collection thématique spécialisée importante peut aujourd’hui être formée avec bonheur de ce seul type d’objet postal.
Les actrices du cinéma muet
Commençons par ce qui est sans doute une des plus belles pièces de cette collection thématique spécialisée. Au début des années 1920, une entreprise berlinoise eut l’idée de mettre en vente des carnets de cinq cartes postales prétimbrées pour l’intérieur. Leur prix de vente était réduit, l’entreprise prenant en charge la différence et se rémunérant grâce à des publicités payantes sur la couverture et les intercalaires du carnet, comme on le faisait à l’époque pour les carnets de timbres-poste allemands. La première de couverture fait banalement la promotion des grands magasins Wertheim, aujourd’hui disparus (1). En revanche, le premier intercalaire fait la promotion du film Die Sonne von St Moritz (Le Soleil de Saint Moritz) (2) et de sa vedette, aujourd’hui bien oubliée, Hedda Vernon (3). Née Allemande à Strasbourg, en 1889, ce fut une des actrices les plus populaires du cinéma de ce pays, tournant près de 80 films entre 1912 et 1925. Femme libre, elle créa même sa propre compagnie de production, divorça pour se marier à quatre reprises, et sachant se retirer des écrans lorsque le public commença à la délaisser pour des actrices plus jeunes. Elle avait cependant le sens de la famille, puisque son mari du moment était le réalisateur du film, Hubert Moest !
Une grande actrice du cinéma muet dont le nom est resté un peu plus longtemps dans les mémoires est Pola Negri. Née Barbara Apolonia Chałupiec, cette actrice d’origine polonaise et slovaque fit une belle carrière en Allemagne, tout d’abord. Elle y joua sous la férule des plus grands metteurs en scène de l’époque, entre autres au théâtre pour Max Reinhardt, au cinéma pour Ernst Lubitsch. Elle tourna avec ce dernier deux films qui eurent du succès, Sumurun et surtout La Dubarry, inspiré de l’histoire de la favorite de Louis XV. Il fut rebaptisé Passion pour le public américain qui s’y précipita (4). Remarquée ensuite par Hollywood, elle y continua facilement sa carrière, puisque le cinéma était muet. La Paramount la prit sous contrat et la promut comme une nouvelle rivale de Gloria Swanson. C’est un entier postal de la poste locale de Amberg, une ville de Bavière, qui rappela le 25e anniversaire de sa mort, en 2012 (5).
Américaine de naissance, Marion Davies devint l’une des grandes stars du cinéma muet hollywoodien, propulsée dans sa carrière d’une cinquantaine de films par l’aide du magnat de la presse de l’époque, Randolph Hearst, dont elle fut la maîtresse puis la compagne. The cinema murder, (l’Etoile de cinéma en France), film aujourd’hui considéré comme perdu (6) fit courir les foules en 1920, attirant les curieux car il montrait de l’intérieur un studio de cinéma, comme l’explique cet entier promotionnel du cinéma Rialto (7). Marion Davies, dotée d’une jolie voix, fut l’une des rares actrices à pouvoir continuer sa carrière lorsque le cinéma devint parlant, mais ne tourna pas dans des films aussi importants qu’auparavant.
On peut voir d’autres actrices américaines du cinéma muet américain sur les nombreux entiers postaux publicitaires des Etats-Unis, et nous laissons à nos lecteurs le soin de reconstituer la carrière de Pauline Frederick, la belle vedette de The Spider (L’Araignée) (8 et 9) ou de Nana Bryant (10 et 11) et bien d’autres !
Enfin, il convient de citer celle qui fut la plus grande star du cinéma américain de l’entre-deux guerre, Greta Garbo. Elle a effectué toute la première partie de sa carrière à l’époque du cinéma muet, d’abord en Suède son pays natal, puis en Allemagne, où son interprétation dans La Rue sans joie de Georg Wilhelm Pabst lui valut son ticket pour Hollywood. Elle y devint l’une des plus grandes stars du cinéma muet, grâce notamment au couple parfaitement assorti qu’elle formait à l’écran avec l’acteur John Gilbert. Contrairement à lui, sa belle voix lui permit ensuite de prendre facilement le tournant du cinéma parlant avec le film Anna Christie, de Clarence Brown, dont la publicité se fit tout simplement grâce au slogan « Garbo talks » (Garbo parle) (12). Une belle photo d’elle illustre un entier postal suédois de 1998 émis pour le Musée Postal de Stockholm (13 et 14).
L’époque des Stars de Hollywood
Restons à Hollywood pour évoquer l’époque où les grands studios de Hollywood faisaient la loi, prenant sous contrat toutes les actrices prometteuses dès qu’ils en trouvaient et en faisant des stars autant que possible. Avec Greta Garbo, la plus célèbre transfuge du cinéma européen de l’entre-deux Guerres fut sans conteste Marlène Dietrich, elle arrivée aux Etats-Unis après le début du cinéma parlant, après avoir été découverte dans L’Ange Bleu, de Josef von Sternberg. L’actrice et son réalisateur cédèrent tous deux aux sirènes (et aux dollars) des studios Paramount et traversèrent l’Atlantique pour un premier succès que fut Morocco, où Gary Cooper lui donnait la réplique (15), suivi de plusieurs autres, dont Blonde Venus, où son partenaire était cette fois Cary Grant (16). Sa carrière fut longue et fructueuse, et sa popularité ne fit que croître grâce à son engagement contre le nazisme et ses nombreuses tournées auprès des soldats durant la Seconde Guerre Mondiale. On retrouve le timbre de la série courante allemande « femmes de l’histoire » qui lui fut consacré en 1997 sur cet entier postal vendu lors de l’exposition philatélique de Sindelfingen de l’an 2000 (17).
Il serait fastidieux de lister ici les dizaines d’entiers postaux publicitaires des Etats-Unis qui citent ou montrent les stars féminines du cinéma hollywoodien, comme Betty Grable, dont on disait que les jambes – qu’elles montrait volontiers dans ses films – étaient assurées un million de dollars (18) Jean Harlow et Mirna Loy, dans le film à succès bien connu Wife versus Secretary (Sa femme et sa dactylo en France) face à Clark Gable (19), ou Glynis Johns, si populaire dans les années 1950, vedette de Encore, un film adaptant trois nouvelles de Somerset Maugham, l’une d’entre elles localisée sur les rives de Monte-Carlo (20). La popularité des stars hollywoodiennes fut telle que le marketing s’en empara dans les années 1950 : on put ainsi voir Jane Russell, l’égérie du millionnaire Howard Hugues, ou Laraine Day faire ainsi la promotion des filiales de la société Sylvania à l’époque de l’essor massif de l’implantation de la télévision Outre-Atlantique (21 et 22). On notera que si la plupart des cartes postales prétimbrées des Etats-Unis que nous citons sont au type UX 27 des Etats-Unis du Catalogue Scott spécialisé (23), ou à sa version réévaluée de 2 cents en 1951, ces deux derniers entiers sont, quant à eux, au type UX 38 qui le remplaça pendant un court laps de temps (24).
Actrices d’autres pays
Bien sûr, il est plus difficile de trouver autant de pièces reliées à cette thématique dans les nombreux pays où la publicité sur les entiers postaux n’était pas aussi courante qu’aux Etats-Unis au siècle dernier. Il faut ainsi arriver jusqu’en… Estonie, pour découvrir que notre Annabella était si populaire dans ce pays balte qui venait de gagner son indépendance entre les deux guerres mondiales. Annabella y faisait la promotion de produits de beauté, sur l’un des rares entiers postaux publicitaires du pays. Cette superbe carte-lettre comportait un feuillet inséré pour la correspondance, lui aussi chargé de publicités (25 et 26). La beauté d’Annabella en fit l’une des grandes séductrices du cinéma français au début des années 1930. Son film le plus connu, face à Jean Gabin, est sans doute La Bandera, de Julien Duvivier, en 1935 (27). Peu de temps après, elle aussi attirée par les sirènes d’Hollywood, elle partit aux Etats-Unis, y épousa même le grand acteur Tyrone Power, mais n’y fit pas une carrière marquante, il faut bien le dire, pas plus qu’à son retour en France après la guerre.
Passons en Argentine pour rappeler qu’Eva Perón a fait l’objet d’une multitude de timbres-poste et d’entiers postaux (28) parce qu’elle avait épousé le futur dirigeant de son pays, Juan Perón. Bienfaitrice des pauvres, elle était devenue extrêmement populaire, et fut même affectueusement surnommée « Evita » par son peuple (29). Mais elle fut aussi pendant une dizaine d’années une actrice aux débuts difficiles qui fit une carrière que son mariage, et la destinée politique de son couple, interrompirent, d’ailleurs au moment où elle commençait à avoir des rôles importants.
Enfin, c’est aussi d’Argentine que nous vient ce superbe entier prépayé publicitaire (30) qui, ouvert et déplié (31) montrait que Merle Oberon était la vedette, au coté de Laurence Olivier, des Hauts de Hurlevent, le film de William Wyler adaptant le roman homonyme d’Emily Brontë.
Actrices des pays d’Europe orientale
Les philatélistes savent bien que l’Union Soviétique, suivie par la Russie actuelle, a émis des centaines d’entiers illustrés dont de nombreux sont en rapport avec le cinéma (voir encadré). Nombre d’entre eux rappellent la mémoire d’actrices, certes peu connues hors du pays, comme Olga Androvskaya (32), Alla Tarasova, actrice d’origine ukrainienne (33), Glikeriya Vasilyevna Bogdanova-Chesnokova (34), ou Vera Maretskaya (35), plusieurs d’entre elles ayant commencé leur carrière du temps du cinéma muet. Il serait fastidieux de toutes les citer, et d’énumérer leurs filmographies : la plupart ont fait des carrières fort longues, et le plus souvent aussi bien à la scène qu’à l’écran, mais presque tous leurs films n’ont guère été vus en France.
Pour finir, il ne faut pas oublier la Roumanie, sans doute le pays de l’ancien glacis soviétique qui a émis le plus d’entiers postaux illustrés, sur le modèle précédent. Si Maria Filotti (36) est sans doute plus connue pour ses prestations sur la scène qu’à l’écran, de nombreuses autres actrices de ce pays sont visibles dans l’imposante série faisant la propagande des principaux films du cinéma roumain à la fin les années 1950. On voit ainsi ici Margareta Pogonat qui dès sa première prestation, jolie jeune actrice, dans Pasarea Furtuni, fit impression et fit ensuite une belle carrière pendant une vingtaine d’années (37 et 38). Plus récemment, la Roumanie, qui continue sa politique d’émission antérieure d’entiers illustrés, a émis une imposante série d’enveloppes prétimbrées dédiées aux acteurs et actrices. Elles sont de deux formats différents, que nous illustrons ici par celles consacrées à Liliana Tomescu (39) et Valeria Gagealov (40).
Certes, les actrices de cinéma sont donc bien plus nombreuses sur les entiers postaux américains et russo-soviétiques, mais on peut donc tout de même prolonger sans trop de difficulté la thématique du cinéma et des entiers postaux de cette façon.
P.J.M.
Louise Brooks sur un entier canadien inédit !
L’actrice américaine Louise Brooks est sans doute l’une des stars à la fois les plus éphémères et les plus marquantes de l’histoire du cinéma de la première moitié du 20e siècle. Devenue une star dans Les Mendiants de la Vie l’un des derniers grands films muets hollywoodiens, face au grand acteur Wallace Berry (41). Originale, elle fit en sens inverse le trajet des aspirantes stars européennes et partit en Europe pour faire carrière. Elle y devint une véritable icone pour les cinéphiles du monde entier grâce à ses rôles dans deux films de Goerg Wilhelm Pabst, Le Journal d’une fille perdue et Loulou, deux œuvres qu’on passe et repasse régulièrement dans toutes les cinémathèques. Ses mœurs et son style très en avance sur son temps, sa coiffure originale qui la rendait instantanément reconnaissable, en firent un modèle de femme libre de l’époque. On peut la voir sur ce bel entier postal canadien (42 et 43)… qu’on ne trouvera pourtant dans aucun catalogue. En effet, il s’agit d’un de ces entiers postaux personnalisés que l’administration postale canadienne confectionnait à la demande jusqu’en septembre 2022. Un entier postal rarissime, puisqu’il n’existe qu’à deux exemplaires !
Festivals de cinéma soviétiques
Un de nos lecteurs nous a écrit pour s’étonner que nous n’ayons pas évoqué les festivals de cinéma soviétique dans le précédent article sur les entiers et le cinéma. Rappelons qu’il ne s’agit pas de faire ici une liste exhaustive des entiers postaux de la thématique cinéma, mais simplement d’en illustrer les possibilités. Mais prendre la plume pour nous écrire mérite bien une récompense ! Voici donc trois entiers postaux soviétiques ayant fait la propagande des festivals de Moscou (44), Kiev (45) et Tachkent (46), parmi bien d’autres mis en circulation dans les dernières décennies de l’ancienne URSS.