L’Atelier de fabrication des timbres-poste 1940-44 - 2ème partie : 1940-41, le temps des surchargés

Le Dépôt central du matériel des PTT et l’Atelier de fabrication des timbres-poste sont installés depuis 1895 boulevard Brune, à Paris.

Le coup de force de Vichy ne peut masquer l'immense désordre dans lequel la France est plongée à partir de juin 1940. Les structures administratives centrales ne recommencent à fonctionner qu'à la toute fin de l'année et se stabilisent en 1941. Le régime multiplie les émissions en taille-douce au service de sa propagande, tandis que l'approvisionnement en valeurs courantes est dans la confusion.

En février 1941, les fournitures en timbres apparaissent assez alarmantes pour que l'inspection générale des Postes, télégraphes et téléphones effectue une mission sur le fonctionnement du dépôt central des PTT, boulevard Brune ; « Le nombre des stocks épuisés augmente rapidement alors que des difficultés considérables et même des impossibilités se manifestent dans la reconstitution des approvisionnements ». Elle constate que les inventaires généraux effectués en 1939 et 1940 n'offrent pas de garanties suffisantes et « Le Grand Livre est moins bien tenu que les années précédentes. On y constate des erreurs, des ratures et des surcharges. Des pièces justificatives sont irrégulières, manquent, sont mal classées. Le compte de gestion n'est pas établi dans la forme prescrite par la Cour des Comptes ». Les contrôles d'existants ont été supprimés et sont à reprendre. Par ailleurs, le délai d’exécution des commandes varie suivant les sections de 10 jours à 3 mois ; « c'est beaucoup trop long ». L'inspection souligne que « Les évènements exceptionnels de l’année 1940 ont influé fortement sur la gestion du Dépôt Central », en particulier l'éclatement des opérations entre Paris et le site de repli de Limoges ; l'agent comptable des timbres postes doit redresser la situation au cours de l'année 1941.

 

Papier en rames ou en bobines

L'Agence comptable des timbres-poste procède aux commandes et est chargée également d'acheter le papier fiduciaire, de le livrer à l'Atelier de fabrication après avoir frappé chaque feuille d'une marque spéciale, de relever sur les rotatives de l'Atelier les indications des numéroteurs et compteurs, de reconnaître enfin les valeurs fabriquées et les feuilles rebutées. Pour se rendre compte du fonctionnement de l’Agence, l'inspecteur général des PTT s’efforce de suivre l’enchaînement des diverses opérations. Quand l'impression de figurines devient nécessaire, le magasin livre du papier à l'Atelier. Pour l’impression typographique à plat, le papier est en rames et chaque feuille est au préalable perforée par une machine spéciale, puis des ouvrières aux travaux manuels reconnaissent les feuilles ainsi poinçonnées sous le regard d’une contremaîtresse ; lorsque cette opération est terminée, le tout est livré aux ateliers de fabrication qui rendent le même nombre total de feuilles, soit en impression bonnes, soit en "fautées". La commission de surveillance des timbres-poste s'assure tous les trimestres de la concordance, d'une part entre le papier livré par l'Agence, et d'autre part entre les impressions bonnes et mauvaises effectuées et le papier blanc se trouvant en instance d'impression dans les magasins de l'Atelier. Une comparaison analogue mensuelle est faite entre les services de comptabilité de l'Atelier et de l'Agence comptable des timbres-poste. Pour l’impression sur les rotatives, le papier est livré à l’atelier en bobines et le nombre de feuilles mises à l’impression est celui que donne le compteur de la machine à tirer.

L’inspection constate que la quantité en magasin est assez importante puisqu'elle comprend le papier destiné à la fabrication des figurines, des mandats poste, des enveloppes et des timbres épargne ; la comptabilité en est tenue par fournisseur et par catégories. Toutefois, une certaine confusion s’est installée avec le retour des livres tenus d’abord à Limoges qui continuent à être utilisés à Paris concurremment avec ceux que tenait déjà Paris. L'inspection relève aussi la présence de stocks dormant, telles 79 rames de papier pour mandats spéciaux fournies en 1934 ; « Il n'est pas indiqué, en raison de la date ancienne de fabrication de conserver cette fourniture. Je vous prie de vouloir bien prendre les dispositions utiles pour l'utilisation prochaine de ce papier ». Ce sont aussi environ 900.000 mètres de papier acheté en 1937 pour fabriquer des enveloppes (291 bobines). L’agence comptable explique que ce papier, analogue à celui qui avait été employé pour les enveloppes timbrées Marseillaise, était destiné à la fabrication d'enveloppes timbrées de luxe. Il avait été spécialement étudié pour s'adapter à la nouvelle machine à confectionner les enveloppes et imprimer des figurines en taille-douce. Cette première fabrication n'a pas été suivie par suite de l'ouverture des hostilités. En revanche, l'approvisionnement de Limoges en papier est pratiquement nul : 52 bobines pour timbres-poste typographiques. Il existe aussi à Paris un stock résiduel de rames pour l'impression typographique : « Il s'agit d'une petite quantité de papier susceptible d'être utilisée à l'Agence comptable des timbres-poste pour les réimpressions à plat qu'il est prudent de conserver tant que la fabrication de papier ne sera pas revenue normale ».

L'Agence comptable consomme environ 4.000 bobines par an. S’agissant du papier pour timbres-poste typographiques, le mode de contrôle prévoit que chaque soir, l'Atelier donne à l'Agence (service du magasin) pour chaque machine rotative en fonctionnement une fiche indiquant le nombre de feuilles bonnes ou mauvaises, imprimées dans la journée. Les indications de ces fiches sont une première fois contrôlées sur les compteurs des machines par un ouvrier de l'Agence qui les remet au magasin. Celui-ci examine au moyen d'un carnet de relevage, par machine, si le chiffre de démarrage porté sur la fiche est le même relevé la veille au moment de l'enchaînement de la machine. Pour les fabrications en taille-douce on tient compte des tours sans feuille qui sont reconnus au démarrage entre un ouvrier de l'Agence et un conducteur de machine de l'Atelier. Chaque soir, en fin de vacation, la première feuille de la bobine à passer en impression à la reprise du travail est frappée du timbre de l'Agence. En conséquence, pour les fabrications en bobines, il ne peut y avoir de divergence entre les livraisons en papier et les impressions effectuées dans la même journée dont le chiffre est donné par le compteur des machines. Mais le processus d’impression génère des déchets de papier. L'atelier retire toujours un certain nombre de spires, plus ou moins abîmées en raison de la manipulation avant de commencer l’impression. Et il n'épuise généralement pas les dernières spires par suite de difficultés d'ordre technique.

 

Tirer parti au maximum des approvisionnements existants

Une section tient la comptabilité du papier livré à l'Atelier et des sorties de feuilles transformées en figurines. L'inspection relève que ce compte du "mouvement de papier" manque de précision : « si pour le papier en rame, une certitude peut être obtenue, il n'en est pas de même pour le papier en bobine ». Dès que les figurines sont imprimées elles sont livrées au contrôle de l'Agence où la Section du contrôle vérifie les feuilles reçues de l'Atelier, les classe en paquets de 100 feuilles et ensuite rassemblés pour constituer des paquets de 2.000 ou de 1.000 feuilles suivant le nombre de figurines à la feuille, c’est à dire des paquets de 200.000 timbres ou moins suivant les catégories. Chaque employée compte ses feuilles classées par centaines et les entoure d'une bande de papier qu'elle signe ; les centaines sont classées par une autre employée en paquets et elle certifie l'exactitude de l'opération en apposant sur la centaine supérieure sa signature et le cachet de l'agence. Quatre aides-comptables tiennent la caisse des timbres-poste. « Ces dames ont monté un brouillon [d'état mensuel] sur lequel les paquets entiers étaient dénombrés au jour le jour, mais les fractions de paquets qui peuvent porter sur près de 200.000 timbres n'étaient pas comptées ». Toutefois, après pointage de tous les paquets et de quelques lots de fractions pour les catégories les plus importantes et compte tenu de ce qui se trouve à Limoges et à l'entrepôt, la caisse est reconnue exacte. Ces paquets livrés au service de la Caisse sont placés dans de grands casiers ou caisses au deuxième étage où une grande salle leur est affectée. Mais l'inspecteur relève que l'on ne dispose pas d'une décomposition par catégories des feuilles reçues de l'Atelier. La situation des figurines en magasin est présentée en un seul bloc par valeur pour toutes les émissions (France, Monaco, Andorre, colonies, etc.). Une autre critique concerne la situation des figurines donnée par valeur et non par type. « Sans doute en temps normal cette méthode ne présente pas d'inconvénient, mais à l'heure actuelle des catégories sont surchargées ou d'autres retirées d'abord du service, ont été remises en circulation ; or il importe de connaître exactement la situation. Ce qu'une comptabilité auxiliaire seule aurait permis. ». La Section du contrôle est chargée également de reconnaître les envois de figurines retirées du service des directions départementales.

A l'Agence comptable des Timbres-poste, l’organisation et le classement des figurines présentent des lacunes, faute d'une liste des figurines utilisées et des figurines retirées de la circulation avec le type et la couleur de chacune d'elles. Des paquets de 200.000 timbres rangés par valeur, les uns à côté des autres, ne portent aucun renseignement sur le type, la couleur, ou même la surcharge ; les étiquettes apposées ne donnent que la valeur et le nombre. L'inspecteur recommande à l'avenir d'ajouter à cet imprimé le type et couleur avec une case spéciale pour une surcharge éventuelle. Il constate aussi que la Caisse est encombrée de figurines retirées du service ou fautées depuis le 1er avril 1940. Par ailleurs, les procès-verbaux de commission spéciale ne mentionnent pas le nombre global de sacs de rebuts cachetés et plombés. La Caisse conserve des valeurs fautées à la surcharge : 555.000 Semeuses en vert à 35 c, 2.885.000 Paix en lilas à 55 c, 1.026.000 Mineurs à 2,15 f, 13.000 Ader à 50 f, etc. Des valeurs retirées du service de type Semeuse sont conservées dans la même salle que les figurines utilisées normalement et expédiées aux recettes principales : 53 paquets à 1 centime (11.043.000 figurines), 123 à 2 c (25.059.000), 187 à 15 c (38.529.000), 104 à 20 c... Mais aussi 193.072.000 du type Paix bleu à 1,75. Le service rappelle que dès le15 février 1940, il avait signalé l’existence à l’Agence comp- table, d’un certain nombre de figurines qui ne faisaient plus l’objet de demandes de la part des receveurs en s'interrogeant sur leur destruction. Le bureau de l'exploitation postale, le 27 février 1940, avait donné des instructions différentes : « En raison des difficultés d’obtenir des fournitures de papier, il importe de tirer parti au maximum des approvisionnements existants. En conséquence, vous voudrez bien garder en stock les timbres dont il s’agit, qui pourraient être utilisés éventuellement après avoir été revêtus de surcharges appropriées. ». A l'issue de sa mission, l'inspecteur considère que des améliorations ont été apportées : « Depuis, les types supprimés ont été mis dans une salle spéciale, et l’on a commencé à inscrire sur les paquets les indications qui permettent d’identifier immédiatement le contenu, mais il faudrait que le Directeur de l’Agence veille lui-même à faire compléter toutes les données utiles et au maintien ultérieur des méthodes ainsi amorcées ».

Le désordre du Dépôt résulte des grandes difficultés que l'Atelier éprouve à la suite du passage le 1er décembre 1939 de 90 c à 1 franc, pour fournir des figurines au nouveau tarif, pendant environ 21 mois. Les valeurs ordinaires en cours comprennent un 1 f au type Iris vert émis le 16 mai 1939. A partir de mi-décembre 1939, il est imprimé en rouge. Par pénurie d'encre, l'impression repend en vert du 16 avril 1940 au 3 août 1940. Le 1 f Iris rouge est mis en vente à Paris au début de l'occupation allemande, en juin-juillet 1940. L'impression reprend en rouge, à Paris, à compter du 17 septembre. A ces deux 1 f au type Iris, s'additionnent de décembre à mars 1941, sept surchargés 1 f sur des valeurs retirées : trois au type Paix (1,25, 1,40 et 1,50 f), trois au type Cérès (1,75, 2,25 et 2,50 f) et le type Mineurs (2,15 f). Il s'y ajoute le 1 f Pétain en taille-douce émis le 1er janvier 1941. Pour une même valeur de 1 f , l'Agence comptable gère alors 10 types différents. Le mode de classement ne les distingue pas dans le stock car elle raisonne en valeurs d'affranchissement afin de répondre aux demandes des recettes principale. En dehors de la rue du Louvre, on peut penser que les recettes principales de province n'ont pas reçu l'assortiment complet, surtout des surchargés, mais un approvisionnement en fonction des feuilles disponibles. Il faut ajouter que les 50 c Mercure bleu foncé du 24 juin 1939 ou vert du 25 janvier 1941, ainsi que les six surchargés à 50 c, cinq au type Paix (55, 65, 75, 80 et 90 c) et un au type Mercure (75 c), en cas de pénurie, peuvent être substitués à des envois de 1 f pour être vendus au guichet par paire. Ce n'est qu'au 12 août 1941, que le 1 f Pétain typographié au type Lemagny se substitue à ce kaléidoscope.

C'est la section de l'expédition qui approvisionne les recettes principales en timbres demandés chaque mois. L'Agence procède à l'envoi par paquets entiers ou fractions de paquets ; les quantités à demander sont proposées par l'"expédition" qui fait une récapitulation pour la Caisse ; celle-ci remet les figurines à celle-là qui établit les états mensuels d’envoi. Ces timbres sont ensuite empaquetés et cachetés sous la surveillance des comptables. Avant l'exode, les commandes étaient fournies par quinzaine. Les difficultés nées de l'existence de la ligne de démarcation obligent à modifier cette périodicité, qui devient mensuelle et encore, la commande mensuelle ne peut-elle être fournie qu'avec un certain retard sur la date du relevé statistique qui a permis de l'établir. L'inspection concède : « Les circonstances sont si impératives qu'il faut bien les accepter telles qu'elles, on doit seulement prévoir un peu plus large pour ne pas être pris de court ».
A suivre...

François Chauvin