L’Atelier de fabrication des timbres-poste 1940-44 - 1ère partie : Un atelier à la limite de ses moyens

Affichette apposée dans les bureaux de poste pour la publicité de la série des cartes postales à l’effigie du maréchal Pétain. Un philatéliste en a fait un souvenir philatélique en y apposant la série de quatre valeurs grand format au portrait du chef de l’Etat français, en taille-douce, émise le 1er janvier 1941. Elle est oblitérée par la flamme en continu « Donnez au secours national Entr’aide d’hiver » de Paris 81 Rue des Capucines, le 1er avril 1941.

De 1940 à 1944, l’Etat français impose des types renouvelés conformes à son idéologie tandis que les augmentations de tarifs provoquent l’adoption de valeurs faciales adaptées. Ces années de guerre sont aussi marquées par un engouement pour la philatélie, voire pour la spéculation. Leur situation tendue conduit le Secrétariat général des PTT à faire évaluer à plusieurs reprises l’Atelier de fabrication des timbres-poste et le Dépôt central du matériel. Les rapports de l’Inspection générale des PTT, conservés aux archives, dressent un tableau vivant de leur fonctionnement durant l’occupation.

Le 16 mars 1941, le directeur des PTT de la Somme rend compte à la direction de l’exploitation postale de la découverte de propagande en faveur du « National collectivisme » glissée parmi les portraits du maréchal Pétain, dans les envois reçus de l’Agence Comptable par la Recette Principale. Dès que la présence de ces tracts a été constatée, ceux-ci ont été retirés des envois. Un spécimen est joint à son courrier. Immédiatement, le directeur de la poste et des bâtiments signale au secrétaire général « l’insertion de tracts de caractère communiste » dans des envois effectués par l’agence comptable. « J’estime que le geste ainsi accompli par une personne relevant de l’Agence comptable présente un certain caractère de gravité, du fait que les services destinataires peuvent avoir l’impression que l’Agence comptable et les services du Boulevard Brune ne sont pas suffisamment surveillés. D’autre part, il est particulièrement indécent que des tracts de l’espèce accompagnent les portraits du Maréchal et je pense, dans ces conditions, qu’il y a lieu de confier à l’Inspection générale le soin de procéder à une enquête sévère dans les services de l’Agence comptable en vue de découvrir, si possible, les auteurs de cette introduction de tracts dans le service ». 

Sur le glissement de propagande pour le « National collectivisme » à tract communiste, le secrétaire général se montre plus circonspect et annote : « Ils n’ont peut-être pas ce caractère, mais ce n’est pas la question. Il s’agit d’une initiative malencontreuse qui ne doit pas se renouveler ». En effet, le document en cause s’intitule « Qu’est-ce que le National collectivisme » aux éditions du Pays Libre à Boulogne-Billancourt, avec un bulletin d’adhésion au Parti Français National-Collectiviste de Pierre Clementi. Ce journaliste (1910-1982) avait viré en 1934 du radical-socialisme au fascisme et créé le Parti Français National-Communiste, transformé après l’occupation allemande, en juillet 1941, en Parti Français National-Collectiviste, un groupuscule ultra-collaborationniste, antibolchévique et antisémite.

 

Des tracts communistes dans les envois de l'agence comptable ? 


Le 9 avril 1941, l’inspecteur général adjoint Durant remet son rapport sur l’insertion de tracts politiques dans des envois de portraits du maréchal au dépôt central du matériel, annexe de Montrouge. Il rend compte de la mission effectuée les 3 et 4 avril à l’annexe de Montrouge, à l’imprimerie Desfossés et aux ateliers de la Néogravure, rue Fondary à Paris. Des éléments de son enquête recueillis à ces différents endroits, il résulte que : « les portraits du Maréchal sont imprimés par la Société d’impression ”La Néogravure”, qui les livre directement par paquets de 500 au Dépôt central du matériel annexe de Montrouge. Chaque centaine est marquée par une fiche faite le plus souvent d’un carton ou papier fauté au tirage. 

Dans le cas qui nous préoccupe, M. Malart, Directeur de la Néogravure, a reconnu sans hésitation que le tract dont le modèle est ci-joint avait bien été imprimé dans ses ateliers et était destiné à servir de couverture à une brochure de propagande politique. Un certain nombre de ces couvertures avaient servi de marque de centaine dans les tirages du portrait du Maréchal effectués au cours de la première quinzaine de mars ». A l’annexe de Montrouge les envois étaient vérifiés à l’époque par des aides-magasiniers du Dépôt Central et par huit ouvriers aux travaux manuels appartenant à l’Agence Comptable des timbres-poste. Le chef d’équipe chargé de cette tâche a reconnu qu’un certain nombre de tracts avaient été retirés des paquets reçus des ateliers de la Néogravure et avaient été recueillis pour être mis au pilon.

 Il est vraisemblable que plusieurs d’entre eux, insérés plus profondément entre les exemplaires du portrait du Maréchal, n’ont pas attiré l’attention des manutentionnaires et ont été retrouvés dans les services de répartition en province ainsi que le signale le Directeur de la Somme. « Il est certainement regrettable que ces ouvriers ou ces ouvrières n’aient pas attiré l’attention du chef de service sur la présence de ces imprimés indésirables ce qui aurait permis d’arrêter immédiatement leur insertion dans les envois confectionnés par le fournisseur.

 J’ai prié M. Malard, Directeur des Ateliers de la Néogravure, de n’utiliser à l’avenir comme marque de centaine ou comme complément d’emballage que des cartons ou papiers non imprimés, il m’en a donné l’assurance. D’autre part j’ai invité M. Brière, Directeur du Dépôt Central du Matériel, à organiser une surveillance particulière sur les envois en provenance de l’industrie privée pour que de tels faits ne puissent se reproduire ; M. Pierson, Inspecteur chargé de l’Annexe de Montrouge l’exercera sous sa propre responsabilité ».

Dans sa transmission, le chef de l’inspection générale des PTT confirme que l’incident n’avait rien d’intentionnel. Les tracts incriminés étaient destinés à servir d’intercalaires. Un certain nombre d’exemplaires fautés au tirage de la couverture d’une brochure de propagande politique avaient servi à l’imprimeur pour séparer les centaines et quelques-unes de ces marques passées inaperçues ont été retrouvées par les services de répartition en province. Il confirme que des instructions ont été données pour que ces faits ne se reproduisent plus.

 

L'atelier de fabrication des timbres à la limite de ses moyens 

L’affaire est révélatrice des tensions à l’Atelier de fabrication des timbres-poste et au Dépôt central du matériel des PTT qui subissent les conséquences de la guerre, de l’exode et des pénuries. C’est pourquoi, l’inspection générale des Postes, télégraphes et téléphones est à plusieurs reprises, en dehors de tout incident, appelée à vérifier l’Atelier de fabrication des timbres-poste et le Dépôt central du matériel des PTT. 

En mars 1942, Eugène Reynaud-Bonin, Inspecteur général des PTT transmet au secrétaire général des PTT son rapport sur la vérification de l’Atelier de fabrication des timbres-poste. Il analyse le fonctionnement de celui-ci (personnel, matériel, production). « La situation et l’agencement matériel des Ateliers sont satisfaisants. La propreté, la bonne tenue générale ont fait une bonne impression » et il ne relève rien d’important sur les registres de travail et les calculs relatifs à l’évaluation des prix de revient pour l’année 1941. Il note cependant que l’Atelier « assure l’exécution des commandes qui lui sont faites, mais se trouve à peu près à la limite de ses moyens d’action. La fabrication de janvier et février 1942 représente un record par rapport à toutes les périodes passées ». 

Les bâtiments du boulevard Brune, à Paris, ont été construits en 1895 et agrandis en 1906. Ils sont, d’une façon générale, très convenables à leur destination et la place disponible n’y fait pas défaut. Cette constatation qui pourrait paraître « surprenante au premier abord puisque la fabrication des timbres-poste a dépassé les chiffres de 1906 », tient à ce que l’outillage ancien (presses à feuilles pour tirage à plat) a été remplacé par des presses rotatives, beaucoup moins encombrantes et aussi à ce que les anciennes sections du gommage et de la préparation ont été supprimées. Cela a permis, depuis 1929, d’aménager une nouvelle section, devenue très importante, celle de la taille douce, sans compromettre la bonne disposition des locaux « sauf, peut-être, pour le petit Atelier des clichés de la taille-douce dont l’accès et les dégagements sont quelque peu incommodes ». La propreté, la bonne tenue générale, sont satisfaisantes. « L’aspect du travail sent l’application. Le prote et les contremaîtres viennent ”au rapport” chaque matin ». 

L’Atelier est placé depuis le 1er octobre 1941 sous les ordres de M. Pouget, inspecteur des PTT. Ce fonctionnaire, affecté depuis 1920 comme rédacteur à l’Atelier, y a fait toute sa carrière et a été successivement l’adjoint des deux directeurs précédents, M. Demoulin et M. Lapière. L’effectif total de l’Atelier s’élève à 231 personnels dont 3 au service administratif. Les 228 affectés aux ateliers, machines et magasins se décomposent en 1 prote-chef adjoint général sous les ordres du directeur, 4 contremaîtres, 11 agents mécaniciens des ateliers, 158 ouvriers et 54 ouvrières. Prisonniers de guerre en Allemagne, 28 salariés d’avant-guerre ne sont pas présents. L’Atelier dispose d’une marge, les crédits budgétaires accordés correspondant au paiement de 244 unités ; « L’effectif est suffisant pour les besoins actuels, avec cette réserve que les besoins sont très variables et que les à-coups peuvent être subits et importants. L’Atelier est en mesure d’assurer l’exécution des commandes normales, mais il est aussi à peu près à la limite de ses moyens ».

L’inspecteur général illustre cette considération de l’exemple de la commande des nouveaux timbres de service, dont la livraison est demandée pour le 1er juillet 1942 ; elle « n’est pas encore en route et arrivera juste dans les délais prescrits s’il n’y a aucun incident imprévu ».  Sur les trois décennies précédentes, la fabrication des vignettes postales a augmenté de 30 %. Les statistiques illustrent l’importance de ces fabrications de timbres :


1909 : 2.950.224.150
1919 : 2.767.218.550
1929 : 3.870.727.025
1933 : 4.184.161.738

La fabrication de 4 milliards par an s’est maintenue de 1933 jusqu’à la déclaration de guerre. Puis elle est tombée en 1940 et dans les premiers mois de 1941, « à cause du déroulement des événements nationaux tragiques », avant de reprendre avec une intensité accrue en fin d’année. En janvier et en février 1942 on fabrique 20 millions de timbres-poste par jour, ce qui correspondrait à une fabrication annuelle de plus de 6 milliards, dépassant de 50% les maxima d’avant-guerre. 

Dans l’entre-deux guerres, l’Atelier de fabrication des timbres-poste enregistre d’importantes variations d’effectif. En 1920-1921, il comptait budgétairement 357 unités alors que la fabrication des timbres-poste ne dépassait pas 3 milliards de timbres par an. Puis les effectifs sont réduits par l’amélioration des machines, l’introduction des presses rotatives, la fermeture des sections de gommage et de la perforation. Par la suite, ils sont réaugmentés consécutivement à la création d’une section de taille-douce et au développement pris par ce procédé d’impression. L’importance des commandes passées par les Colonies et les Assurances sociales sont aussi des facteurs d’extension. De 1921 à 1941, la réduction de l’effectif global est de 35%. « On mesure, à ce chiffre, l’énorme économie de personnel que l’introduction des presses rotatives a fait réaliser aux Ateliers, puisqu’avec 50 % de personnel en moins on effectue un travail de beaucoup supérieur, en quantité, l’effectif des Ateliers a été surabondant dans les premiers mois qui ont suivi le retour d’exode (On a, à ce moment, repris à l’Industrie privée certaines commandes pour les confier au Bd Brune). Depuis l’année 1941 et surtout depuis les derniers mois de cette année, l’effectif est tout juste adéquat aux besoins. ».

 

Emploi exclusif des machines rotatives 

L’inspecteur souligne que l’emploi des machines rotatives est devenu une nécessité absolue. Tous les problèmes pratiques d’adaptation des rotatives à la fabrication des timbres-poste ont été résolus et ces machines permettent de réduire les opérations et les comptages de faire des économies de papier, de diminuer le pourcentage des feuilles fautées, de libérer des emplacements grâce à leur encombrement réduit, d’imprimer en deux couleurs, de diminuer les délais de fabrication et enfin d’obtenir à volonté des bobines de timbres poste. Tout en permettant une très forte diminution de personnel. Les rotatives ont été utilisées dès 1908 pour l’impression des mandats. Pour les timbres-poste, la question n’a été résolue à peu près qu’à partir de 1921, où fut mise à l’essai la première rotative à timbres-poste ; « L’équipement total en rotatives ne fut réalisé que progressivement et beaucoup plus tard, quand tous les problèmes techniques posés par le premier essai eurent été résolus ».

Pour l’impression typographique, la galvanoplastie reste le procédé usuel de fabrication des clichés, le cintrage des galvanos étant réalisé avec succès. Pour les impressions en taille douce la multiplication des poinçons n’a plus lieu par un procédé galvanique, mais par « transfert » à la pression entre l’acier doux durci par cémentation et un autre acier doux non durci. En 1942, la fabrication restant surtout typographique, pour les valeurs courantes à fort tirage, la galvanoplastie conserve toute son importance. Premier signe des pénuries, on manque d’anodes en cuivre pour les cuves galvanoplastiques. L’Atelier a recours au système ”D” : on constitue des anodes en paillasson au moyen de déchets de fils téléphoniques fournis par les services téléphoniques de Paris. « Ce système pratiqué depuis 6 mois environ, donne d’excellents résultats à condition de surveiller l’opération d’un peu plus près et de veiller à donner des espacements un peu plus grands dans les cuves d’électrolyse. L’opération perd en vitesse (résistance électrique accrue) mais on n’est pas pressé par le temps et nous trouvons la méthode excellente, même pour le temps de paix où le cuivre redeviendrait abondant ».
A suivre...

François Chauvin