Les velléités d'établir dans les Etablissements français en Inde un service postal exclusivement français ont pris fin avec la conclusion, le 7 mars 1931, d'un accord qui entérine le statu quo au profit des 25 bureaux de poste anglo-indiens établis dans les EFI. Cette situation continue à envenimer les relations franco-britanniques au cours de la seconde guerre mondiale.
Les 5 bureaux de la Poste française sont incorporés au service des Contributions dont ils n’occupent qu’une pièce. Ils ne peuvent fonctionner qu’avec le concours de la poste anglaise et leur activité est limitée au service franco-colonial et intercolonial. Le bureau français de Pondichéry peut expédier ou recevoir chaque jour à destination ou en provenance des bureaux français des dépendances un courrier scellé se composant de lettres ou paquets, simples ou recommandés et d’objets à prix réduits (imprimés et échantillons), à l'exclusion de tous objets avec valeur déclarée. Les objets en VD destinés à Karikal sont acheminés en sacs clos sans formalités spéciales ; ceux à destination de l'une des autres dépendances sont dirigés sur Pondichéry où ils sont gardés en instance ; les destinataires avisés, s’ils ne peuvent se déplacer eux-mêmes, doivent donner procuration à une personne résidant à Pondichéry susceptible d’effectuer le retrait. Pour protéger l’Inde anglaise contre la contrebande japonaise via les EFI, l'accord de 1931 est complété le 1er mai 1936 d'une convention restreignant les colis postaux expédiés par les postes de Pondichéry et de Karikal vers Mahé, Yanaon et Chandernagor. A Marseille, les lettres recommandées de France à destination des comptoirs français sont placées dans des sacs anglais, ce qui les livre à la visite à la douane de Bombay.
Fabricants lyonnais, recommandés et contrebande
Le 12 mars 1940, Alfred Elmiger (1886-1958), un républicain indépendant, membre de la commission du commerce et de l'industrie, interpelle le ministre des Colonies sur le régime des paquets poste expédiés de France à destination de Pondichéry, Karikal, Mahé, Yanaon et Chandernagor, les droits de douane anglo-indiens mettant en péril les fabricants lyonnais de dorures dont l'Inde constitue un marché majeur. Le député du Rhône demande la révision de la convention postale de 1936 qui dresse une frontière douanière dans les relations postales entre la France et Chandernagor ; « Chandernagor se trouvait jadis soustraite à l’emprise de la douane anglo-indienne, puisqu’elle accédait à la mer par la rivière Hooghly. Contrairement aux traités, un énorme pont de maçonnerie a été jeté sur la rivière, bloquant ainsi définitivement le passage entre Chandernagor et la mer. Pour assurer les échanges entre Chandernagor et la Métropole, il ne restait plus que deux moyens, celui des colis postaux et celui des lettres ou paquets poste. Or, après qu’il eut été admis que les colis postaux en provenance de France, et même des autres comptoirs français, seraient soumis à la douane anglo-indienne, un régime de fait contraire au droit a été subitement créé, suivant lequel les lettres recommandées et paquets poste expédiés de France par des fabricants français à des Français habitant nos territoires de l’Inde devaient payer des droits de douane aux autorités anglo- indiennes ». Même si les marchandises arrivées à Chandernagor servent ensuite, pour partie, à la contrebande, le député estime que c’est au gouvernement anglo-indien de la faire cesser. Georges Mandel assure que des instructions ont été données et que depuis le 9 février 1940, les recommandés pour Chandernagor sont de nouveau expédiés de Marseille dans des sacs français.
Un consul espion et explorateur mais pas "timbrologiste"
De 1936 à 1941, le colonel Réginald Schomberg (1880–1958), espion et explorateur, est le consul général britannique aux EFI. Alors qu'à Paris, le ministre des Colonies rassure la chambre des députés, depuis décembre 1939, le consul suggère à nouveau de fusionner les bureaux de poste anglais et français ; le 4 Janvier 1940, il estime « qu'il sera possible de combiner ces deux systèmes postaux qui sont en même temps aussi superflus que dispendieux ». Il assure que le gouvernement de Delhi accepte le principe de l'affranchissement par des figurines postales spéciales de toutes les correspondances postales provenant des EFI et destinées soit à ceux-ci, soit à l'Inde anglaise.
La rupture entre Londres et Vichy précipite les événements. Le gouverneur des EFI, Louis Bonvin (1880-1946) télégraphie le 20 juin 1940 au gouvernement alors à Bordeaux la volonté de l’Inde française de continuer la guerre auprès des Britanniques. Mais ensuite il hésite et le consul Schomberg le dissuade de se placer sous l'autorité de l'Etat français ; le 9 septembre 1940, Bonvin proclame le ralliement officiel à la France Libre. Dès le 28, Bonvin et Schomberg s'accordent sur le principe d'un nouvel accord qui intègre les EFI dans le système douanier anglo-indien. En parallèle des discussions postales envisagent les timbres à utiliser. Bonvin précise le 30 août 1940 que la poste française dispose de quantités importantes de timbres de valeurs différentes et pourrait aisément en céder aux bureaux de la poste anglaise situés en territoire français ; « A titre d’indication les figurines des valeurs suivantes qui sont les plus fréquemment utilisées sont au nombre de : 75.000 pour les timbres de 6 caches, 80.000 pour les timbres de 12 caches ». Le consul, le 31, expose que « une différenciation semble être nécessaire pour les timbres vendus aux bureaux français et ceux aux bureaux anglais, afin d’éviter par l’emploi irrégulier, une perte aux deux administrations. Un tel arrangement sera très simple ». Il reprend le projet de 1931 de surcharger les figurines anglaises avec les mots ''Convention Anglo-française” ou avec une légende agréée par l'administration française et ajoute : « Je ne suis pas "timbrologiste", mais j'ai toujours eu l’idée que quelque marque d'identification pour les timbres anglais serait en règle ». Par lettre du 30 septembre le consul rappelle que « pour faciliter les opérations de l’union douanière (...) il serait avantageux d’envisager une amalgamation des bureaux de postes français et anglais ». Il propose l'usage de « figurines spéciales pour établir le caractère de cet accord », la mise à disposition pour la correspondance de l’administration française de timbres officiels d'une valeur de 2500 roupies et le versement d'un dédommagement de 10.000 roupies par an. Le 1er octobre 1940, le chef du service de la poste française, avant d’accepter « la fermeture provisoire », suggère de demander des précisions en particulier sur les tarifs. Par ailleurs, 4 agents auxiliaires pourraient être licenciés et 9 titulaires affectés à d'autres services, tandis que les archives de la poste ainsi que les colis et valeurs à recouvrer en souffrance seraient conservés. Le 3 octobre, Bonvin confirme au consul qu'en ce qui concerne l’amalgame des bureaux de poste anglais et français, il n’a « aucune objection de principe à faire sur les bases indiquées », mais estime insuffisante la valeur de 2500 roupies en timbres de service pour la correspondance officielle de l’administration française et souligne la différence de tarifs très sensible entre les deux postes pour les correspondances à destination de la France non occupée et des colonies françaises, en particulier « l'Indochine, colonie avec laquelle le trafic postal est le plus considérable ».
Dès le lendemain, le consul se montre ouvert sur la quantité de timbres pour la correspondance officielle et propose d'aligner l’affranchissement vers la France et les colonies, sur le tarif pour l’Angleterre et l’Empire britannique. Le 25 octobre 1940, le gouverneur Bonvin transmet au consul un projet de convention qui précise notamment que les timbres employés par les bureaux de poste anglais pour l’affranchissement des correspondances déposées dans les EFI devraient obligatoirement porter en surcharge la mention "Etablissements français dans l’Inde".
Le 31 Mars 1941, le consul soumet un projet d'additif à la convention postale de 1931 qu'il vient de recevoir de Delhi. Il précise que la direction anglaise des Postes ne peut accorder à la population des EFI « les concessions que les habitants de l'Inde anglaise n'ont pas - c'est-à-dire en ce qui concerne le tarif réduit pour la métropole et ses colonies », soulignant toutefois que « les tarifs sont les mêmes pour la France et pour l'Angleterre ». La contribution supplémentaire aux 50.000 roupies de 1931 est limitée à 3000 roupie et il n'y a pas d'allocations gracieuses de timbres de service : « Etant donné que tous les services de l'Administration anglaise sont obligés de payer les frais postaux de l'expédition de leur courrier, le Gouvernement de l'Inde regrette qu'il n'est pas possible de faire exception pour l'Administration française ». Enfin, tous les timbres-poste vendus en territoire français seraient surchargés, mais l'affranchissement des lettres par timbres de l'Inde non-surchargés serait permis « pour éviter des difficultés exigées par la situation des Etablissements français ». La trésorerie des EFI continuerait le service des articles d’argent à destination de la France et des colonies françaises.
Les timbres surchargés "France libre"
Le 25 novembre 1940, les services de la France libre évoquent pour la première fois la philatélie en demandant aux EFI : « Envoyez six séries complètes de timbres des Indes françaises des temps les plus reculés. Télégraphiez valeurs aussi bien que l'importance des stocks - ayant des demandes les plus importantes des philatélistes américains ». Le 3 décembre, le gouverneur Bonvin répond que les timbres poste anciens sont épuisés depuis longtemps mais qu'en revanche les EFI disposent d'un « stock valeur actuelle pour plus un siècle période normale -stop- Convention projetée avec Inde Britannique prévoit fusion bureaux postes avec bureaux britanniques déjà existant nos cinq établissements ». Londres ordonne, le 16 décembre, de faire surcharger d'urgence les stocks de timbres-poste des mots "France Libre" et d'envoyer des séries pour une valeur nominale de cent mille francs, puis le 4 janvier 1941 de lui adresser dix mille séries de timbres dont le débit serait couvert au fur et à mesure des ventes. Le premier envoi de 200 séries de surchargés d'une valeur totale 3115 roupies est remis le 4 février au consulat poste de comptoirs britannique pour transmission à Londres. Mais le 9 février 1941, la France libre précise que la poste anglo-indienne envoie en consignation à Londres les timbres vendus en Angleterre par l'intermédiaire de la House of India, le produit des ventes n’étant crédité au gouvernement de l’Inde qu'après réception des timbres ; les EFI sont priés de procéder de même pour leurs envois, en accord avec l'administration anglaise. Elle remercie de l'envoi de 200 séries mais appelle le gouverneur à se rendre compte « que cette quantité est nettement insuffisante quand vous saurez qu'avons déjà ici demandes pour près de 10.000 séries ». En conséquence, la France libre demande de hâter l'envoi et de porter la quantité totale à 15.000 séries. Le 11 février 1941, Bonvin expose qu'étant donné les risques de transport, il avait pensé des envois fractionnés préférables ; il annonce une seconde expédition via le consulat de 2000 séries d'une valeur de 2300 livres. La première série de surchargés est mise en vente à partir du 16 février 1941 dans les bureaux des cinq Etablissements. Les deux tiers des timbres émis, représentant une valeur de 173.645 roupies, sont expédiés à Londres, en février, mars et avril 1941.
Début avril 1941, le gouverneur Bonvin procède à un envoi de courtoisie au Vice-roi, à Delhi : « Ayant appris qu’il vous serait agréable de compter dans votre collection une série spéciale des timbres de la "France Libre" des Etablissements français de l’Inde, je me fais un plaisir de vous faire parvenir gracieusement ceux-ci ». En revanche, les collectionneurs informés que certaines valeurs sont déjà épuisées se montrent déçus. Par exemple, le Colonel Denys Murphy, affecté à Sialkot (Pendjab), auquel la liste des valeurs encore disponibles avait été communiquée, se plaint le 25 avril 1941 : « comme vous pouvez l'imaginer, une série incomplète est de bien moindre valeur pour un philatéliste, et les annonces aux bureaux de poste de Pondichéry et de Chandernagor, les deux, précisent que les séries sont complètes ». Le 1er Mai 1941, Pondichéry n'est en mesure de lui adresser que 4 valeurs « Toutes les autres vignettes sont malheureusement épuisées ». Le Service des timbres de Londres reçoit les surchargés des EFI les 10 et 16 mai 1941. Le 1er mars 1943, Pondichéry rappelle que le Comité National est encore redevable au budget local de 107.404 roupies pour la vente des timbres surchargés expédiés en 1941. Au 7 octobre 1943, quand intervient le 4e versement sur les timbres surchargés, le budget local a déjà reçu un total de 1.412.000 f. Mais le gouverneur lui-même s’y perd et, par télégramme du 18 novembre 1943 réclame à nouveau le relevé général détaillé expliquant tous les crédits et les débits donnés par la Caisse Centrale de la France Libre à la Trésorerie de l’Inde française. Dès le 29 juillet 1943, le chef du service des timbres de Londres, Tony Mayer, remarque que parmi les anciens envois de timbres surchargés, seule une partie de celui des EFI reste en suspens : « Mais les séries restantes sont si nombreuses et si incomplètes que je ne suis pas sûr d’arriver jamais à tout vendre»
A suivre…
François Chauvin