Dans l’entre-deux guerres, sans arrangement formel franco-britannique, les Etablissements français en Inde (EFI) sont desservis concurremment par 25 bureaux de la « poste anglaise » et 5 de la « poste française ». Les discussions qui s’engagent portent en particulier sur les timbres en usage et la répartition des recettes postales.
Alors que les EFI connaissent une vie politique agitée, voire violente, le Conseil général de la Colonie conteste que l’essentiel des recettes postales échappe à son budget. Sous sa pression, l’administration coloniale, à partir de 1927, revendique la création d’un service postal exclusivement français. Par lettre du 4 février 1928, le vice-roi, gouverneur général de l'Inde, reconnaît le droit de la France. Mais confronté à l’agitation indépendantiste, il craint que la suppression des offices postaux anglo-indiens dans les EFI affaiblisse le contrôle sur l'importation dans l'Inde britannique des articles de contrebande, des armes et des écrits révolutionnaires. En cas de modification du système existant, il se verrait dans l’obligation d'établir un cordon douanier autour des cinq établissements. Il se propose d’envoyer un délégué négocier avec le gouverneur français : « Il serait souhaitable que cette discussion ait lieu le plus tôt possible de façon que nous puissions sans plus tarder procéder à l'organisation d'un service envisagé depuis plusieurs années ». Les autorités françaises estiment que les inquiétudes britanniques ne sont pas fondées et distinguent entre Pondichéry et Karikal autour desquelles le gouvernement anglo-indien entretient un cordon douanier très serré et les dépendances de Mahé, Chandernagor et Yanaon incluses dans le rayon douanier anglais en vertu d'accords bilatéraux : « Pour les deux premières le cordon douanier protège le territoire anglais contre les introductions en fraude d’objets ou marchandises de toute nature pour les trois autres la douane anglaise installée dans chaque dépendance ou à proximité aura toujours le droit de contrôler l'expédition des courriers postaux dans la limite des conventions internationales ». Le gouverneur considère donc : « En somme je ne vois pas d'arguments qu’il ne nous soit pas possible de réfuter dans une discussion amicale avec un représentant du Vice-Roi Gouverneur Général de l'Inde anglaise ». Dès le 23 mars 1928, le gouverneur de Madras désigne Sir Thomas Eyebron (1874-1932) pour se rendre à Pondichéry. La partie française, le 30 avril 1928, propose un projet de convention tenant compte des objections anglaises « au sujet de l'importation des armes et des écrits séditieux » ; elle s’engage à « s'associer comme par le passé à toutes les mesures que le Gouvernement de l'Inde anglaise croirait devoir prendre en vue de combattre la propagande révolutionnaire ».
Etablir un service exclusivement français
Les négociations s’étirent sur trois ans. Le 8 novembre 1929, le gouverneur des EFI rappelle au vice-roi les pourparlers engagés depuis le 12 avril 1928, « Aucune solution n’étant intervenue depuis cette date ». L’accord de Delhi devient urgent, les autorités françaises souhaitant que le nouveau régime entre en vigueur à compter du 1er janvier 1930. Il s’efforce de rassurer la partie anglaise s’agissant des mesures « pour combattre la propagande révolutionnaire » et précise que désormais « le service postal des EFI est placé sous la direction d’un fonctionnaire européen appartenant au cadre des PTT de France et qui remplit en même temps les fonctions de Receveur du Bureau de Pondichéry. Dans les dépendances le service des Postes a également été placé sous le contrôle direct de l’Administration c’est-à-dire d’Européens ». Un projet d’organisation prévoit les modalités de substitution des bureaux français aux offices postaux anglo-indiens : application des tarifs en vigueur dans l'Inde britannique sous réserve de réciprocité et pour ce qui est des articles d'argent,« Dans les relations avec l'Inde britannique, les Etablissements français de l’Inde assureront le service de "Money order” dans les mêmes conditions que l’Inde britannique ». Le transit à travers l’Inde britannique à destination des EFI d’objets originaires des pays tiers, des envois contre remboursement ou en valeur déclarée et des colis postaux, se ferait dans le cadre des règles de l’UPU. Les modalités de remise des courriers aux postes anglo-indiennes sont précisées pour chacun des cinq établissements. A Pondichéry, un facteur convoyeur de la poste française circulerait sur le tronçon de la ligne de chemin de fer Pondichéry Villupuram dans le compartiment spécial affecté gratuitement au service postal. Il escorterait le courrier jusqu’à Villupuram et le remettrait contre reçu aux services anglo-indiens chargés de l'expédition. Il prendrait livraison du courrier à l’arrivée et le convoierait jusqu’à Pondichéry. A Karikal, un convoyer français opérerait de même sur le tronçon de la ligne Karikal-Majaram. A Mahé, Yanaon et Chandernagor, un agent des postes françaises prendrait et remettrait les courriers aux gares qui desservent ces dépendances.
La création d’un véritable service des postes français impose « la mise en place à Pondichéry d’une recette principale des Postes sise au quartier blanc, une recette auxiliaire au quartier indigène et une recette à Mouttalpeth ». Rien que la recette principale comprendrait un receveur principal, 6 commis, 2 surnuméraires, 1 facteur de bureau, 7 facteurs distributeurs, 3 facteurs cyclistes, 2 facteurs convoyeurs et de 2 hommes de peine. Les hommes de peine transporteraient le courrier de la gare à la recette principale, et entre celle-ci et la recette auxiliaire. Les facteurs distributeurs seraient chargés de la distribution des lettres à domicile, du paiement des "money order" et de la distribution des envois recommandés et de ceux en VD. Les facteurs cyclistes relèveraient les boîtes, transporteraient les courriers entre Mouttalpeth et la recette principale. La recette auxiliaire n’assurerait pas la distribution et serait chargée seulement de l'expédition des courriers. Ces trois bureaux opéreraient comme les offices anglo-indiens et feraient des sacs spéciaux-pour trois directions :
Villupuram RMS (Railway Mail Service) courriers destinés à l'ouest de l’Inde
Madras RMS courriers destinés au nord de l’Inde
courriers destinés à l’Inde au sud de Pondichéry
Le projet prévoit, par localité sur toute l’étendue de Pondichéry, les heures de levée et de distribution et l’installation de boîtes aux lettres en sus de celles des bureaux : 3 dans le « quartier blanc », une boite au bazar de Mouttalpeth et 8 dans le « quartier indigène ». La circonscription d’Oulgaret comporterait deux recettes, à Oulgaret-Salétérouvou et à Ariancoupom et 12 boîtes à lettre ; quatre facteurs seraient chargés de la distribution des courriers à domicile et de la vente des timbres-poste et cartes postales lors de leur tournée. Un seul bureau de poste fonctionnerait dans toute l'étendue de la circonscription de Villenour avec 6 facteurs distributeurs et de deux pions dits "runner" assurant la liaison avec les facteurs et la levée des 7 boîtes placées à la gare de Villenour et dans les aldées. La circonscription de Bahour (un bureau et 6 boîtes) serait organisée de la même façon. Il serait installé à Karikal, une recette principale, 6 recettes auxiliaires et 29 boîtes, à Chandernagor, trois bureaux et 19 boîtes, à Mahé un bureau et 8 boîtes, enfin à Yanaon, un bureau et une boîte. Mais le vice-roi signifie le 8 Décembre 1929 qu’il n’est pas en mesure d’accepter la convention postale proposée par la France. Il demande que la discussion se poursuive avec le Consul britannique à Pondichéry, Henry George Tranchell (1888-1975). Le gouverneur Robert de Guise (1872-1940) se dit disposé à s’entendre « en ce qui concerne les détails techniques et les modalités de la nouvelle organisation en tant que cette dernière laissera intact le droit indiscutable du Gouvernement Français de l'Inde d’établir dans tous ses Etablissements un service exclusivement français ».
Importation d’armes et d’écrits séditieux
Le major Tranchell, consul à Pondichéry de 1920 à 1936, est un francophile ; mais il fait à plusieurs reprises au gouverneur français un résumé désabusé de négociations qui traînent en longueur. Le 6 janvier 1930, il rappelle les « très graves raisons » politiques et douanières motivant le maintien de la concession de ses bureaux de poste en territoire français : « Le Gouvernement de l’Inde est très inquiété par la situation politique dans l’Inde, où on vit sur un volcan et on ne sait jamais quand il y aura une éruption. Également le Gouvernement de l’Inde est le but d’une guerre souterraine et inlassable de la part des révolutionnaires. Les révolutionnaires d’outre-mer cherchent toujours à faire passer dans l'Inde anglaise des armes et des écrits séditieux destinés à exciter les gens. Un des moyens de défense le plus Important du Gouvernement de l’Inde contre ces attaques est son service de postes qui marche côte à côte avec son service de sûreté. Ainsi le service de poste lui permet non seulement de contrôler l’entrée des armes et des écrits prohibés mais aussi de surveiller discrètement la correspondance des individus et ainsi d’obtenir des renseignements importants. Les révolutionnaires se sont déjà servis de Chandernagore comme une base et selon les renseignements que possède le Directeur Général du Service de Sureté de l’Inde ils ont l’intention de former prochainement une base à Pondicherry. Les révolutionnaires cherchent à se servir des enclaves du territoire étranger comme avant-postes pour leurs attaques contre l’Inde anglaise. A présent les bureaux de poste que possède le Gouvernement de l’Inde sur le territoire français lui permet d’avoir un contrôle sur la correspondance de ces gens ». Déjà, des écrits séditieux envoyés de France ou de Colombo parviennent en Inde via les paquebots des Messageries Maritimes qui font escale à Pondichéry. « Naturellement le Gouvernement de l’Inde est effrayé par l’idée de la suppression de ses bureaux de poste. Il se verrait laissé sans défense sur un front très important. Pour cette raison le Gouvernement de l’Inde vous prie de ne pas exercer la plénitude de vos droits ». Au surplus, le commerce de contrebande (de produits japonais) serait très bien organisé à Pondichéry et Karikal. Le consul propose donc « une situation moyenne entre un service purement français et le statu quo. Le nombre de bureaux anglo-indiens en territoire français serait réduit mais toute correspondance destinée à l’Inde anglaise passerait par eux. Le gouvernement de l’Inde verserait aux EFI une compensation financière annuelle « comme geste de son appréciation de la concession reçue » ; celle ci serait plus conséquente en cas de maintien du statu quo.
Surcharge "Inde Française" sur des timbres de l'Inde britannique
S’agissant des timbres, plusieurs combinaisons sont envisagées. En mars 1930, les EFI proposent le maintien du statu quo, mais les bureaux anglais vendraient des timbres français et recevraient une ristourne annuelle couvrant leurs frais. Toute correspondance entre les cinq Etablissements passant par les bureaux anglo-indiens devrait porter des timbres-poste de l’Inde française correspondant au tarif anglo-indien ; par contre, toute correspondance destinée à l’Inde anglaise ou à l’étranger qui passerait par ces bureaux serait affranchie de timbres-poste anglo-indiens. Les services anglo-indiens (telle la douane) et le consul britannique se serviraient de timbres-poste surchargés "service" dont est affranchie la correspondance officielle dans l’Inde anglaise. Au contraire, le consul britannique suggère en avril d'apposer la surcharge "Inde Française" sur des timbres de l'Inde britannique, puis en mai, envisage que le service anglais se serve des figurines françaises surchargées ; les administrations françaises recevraient gracieusement une dotation de timbres de service. Mais le gouverneur des EFI repousse ces suggestions. La poste française rappelle que les valeurs des timbres des EFI « sont exprimées en roupies, fanons et caches, les timbres anglais en roupies, annas et pies, d'où première difficulté pour des postiers étrangers non familiarisés avec notre monnaie et appelés à déchiffrer la valeur des figurines dont ils ignorent les termes. Ensuite, les différentes valeurs de nos timbres en cours ne correspondent pas exactement avec les tarifs anglais. Exemple : lettre recommandée pour l'Inde : 4 annas 3 pies ; nous ne possédons pas de timbres-poste de 2 fanons 3 caches. Nous serons donc amenés à faire exécuter en France des séries de timbres surchargés, exprimés en roupies, annas et pies, et comportant en plus quelques valeurs nouvelles. Il resterait enfin à déterminer quelle pourrait être la surcharge qui justifierait la valeur d'affranchissement d'un timbre autorisé à circuler en vertu d'un accord spécial ».
Le 15 mars 1930, le consul britannique motive par « la grosse perte de recettes pour le Gouvernement qui résulte du mouvement politique de Civil Disobedience » son appel au gouverneur des EFI à modérer les exigences françaises. Dès l'arrivée d’un nouveau gouverneur, Adrien Juvanon (1875-1950), il fait mention le 24 mai de cette question pendant sa visite officielle. Début juillet le gouverneur lui assure lors d’un dîner étudier la question qu'il espère discuter sous une ou deux semaines. Mais fin août, le consul doit expliquer à Madras que la discussion est ajournée car le gouverneur « est très occupé d'une affaire politique de la police ». En septembre, il indique à ce dernier que pour garder ses avantages « et en même temps pour faire face à l'amour propre français, le Gouvernement de l’Inde, tout en reconnaissant le droit du Gouvernement français d’avoir un service postal purement français, a prié ce gouvernement de ne pas exercer son droit mais de traiter la présence des bureaux anglais sur le sol français comme une concession » assortie d’une compensation financière. Le 23 décembre 1930, il déplore qu’il n’y ait eu jusqu'à cette date aucune discussion formelle alors que « le Gouvernement de l’Inde est très occupé par la question de la constitution nouvelle de l’Inde, par le mouvement séditioniste et terroriste et surtout par la perte énorme de revenu occasionnée non seulement par le dérangement dans le commerce par la crise mondiale mais par le mouvement dit swarajiste [autonomie gouvernementale] organisé par le Congress ». Finalement la négociation aboutit le 7 mars 1931 à un accord qui entérine le statu quo, assorti du versement aux EFI d’une subvention de 50.00 roupies via l'Imperial Bank of India de Madras.
A suivre …
François Chauvin