LA LIBYE : UNE HISTOIRE PHILATÉLIQUE MULTIFORME

1952, roi Idriss Ier , Yvert n° 126

Souvent sur le devant de l’actualité depuis les années Kadhafi (1969-2011), son renversement par l’OTAN, dans la foulée des « printemps arabes », puis en raison de la guerre civile la ravageant, la Libye est aussi riche d’une philatélie multiforme, témoignant de son histoire tourmentée. 

 
La Libye est divisée depuis l’Antiquité en trois parties : à l’ouest, la Tripolitaine nommée ainsi en raison de ses trois grandes villes, possessions carthaginoises puis riches comptoirs romains : Sabratha, Oea et Leptis Magna, ville natale de l’empereur Septime-Sévère, connue pour ses magnifiques ruines, les plus belles après celles de Pompéi. L’historien du IVe siècle, Aurelius Victor, nous rapporte d’ailleurs que la Tripolitaine était l’un des greniers de Rome. A l’est, s’étend la Cyrénaïque du nom de Cyrène qui fut l’une des principales cités grecques. Au sud, le désert avec d’immenses zones dunaires et des oasis notamment dans le Fezzan à l’ouest qui ont constitué autant d’étapes sur les antiques routes transsahariennes.
 
Étant passée sous la domination arabe au VIIe siècle, la Libye demeure toujours au centre des convoitises géopolitiques. Les corsaires de Tripoli font appel en 1551 à l’Empire ottoman pour les protéger de la flotte espagnole qui d’ailleurs avait occupé la ville en 1510. S’ensuivent trois siècles de domination turque, mais au XIXe siècle, les Senoussis, une confrérie musulmane rigoriste, acquièrent une autonomie de fait d’abord en Cyrénaïque puis sur l’ensemble du pays. En 1911-12, l’Italie, pour se tailler un empire colonial méditerranéen ressuscitant les mânes de l’empire romain, s’empare de la Libye, non sans mal d’ailleurs... Il faudra près de 20 ans pour que le territoire soit pacifié. C’est l’un des descendants des Senoussis, Omar Al-Mokhtar, « le lion du désert », qui leur tiendra tête avant d’être capturé et pendu en 1931. Un film hollywoodien avec Anthony Quinn dans le rôle-titre, sorti en 1981, narre d’ailleurs son combat. (1) (2) (3) (4)

 

La Libye italienne 


Sur le plan philatélique, la Libye, ou plutôt les villes de Benghazi et de Tripoli, entre dans les albums, avant même la conquête italienne avec quelques timbres de la série courante italienne surchargée "Bengasi" et « Tripoli di Barberia » pour les bureaux de poste ouverts par Rome. (5) (6)

En novembre 1911, le roi Victor-Emmanuel III place la Tripolitaine et la Cyrénaïque sous le contrôle de l’Italie et les premiers timbres libyens apparaissent : toujours la série ordinaire à l’effigie du monarque (7) puis des timbres d’Italie surchargés émis au profit de la Croix-Rouge. (8) En 1921, sont mises en vente les premières valeurs libellées « Libia » : les sujets sont d’inspiration romaine rappelant l’antique domination du pays par l’Urbs : on voit ainsi la silhouette d’un légionnaire (9) ou encore une trirème. D’autres valeurs montrent aussi « la Sybille libyque », l’un des personnages peints par Michel-Ange, sur les murs de la Chapelle Sixtine. (10)

Parallèlement à ces timbres, les deux provinces côtières du pays disposent de leurs propres séries avec des timbres commémoratifs italiens émis en métropole, surchargés « Cirenaica » et « Tripolitania ». Apparaissent ainsi, entre autres, les valeurs honorant l’écrivain Alessandro Manzoni (11) ou encore l’Abbaye du Mont-Cassin (12) et Saint-Antoine de Padoue. (13) La Tripolitaine, plus proche de l’Italie et où la colonisation est plus développée, se voit dotée aussi de timbres particuliers pour les éditions annuelles de la Foire de Tripoli, à partir de 1927 (14) (15) (16) ainsi que des séries montrant les ruines romaines de Leptis-Magna ou de Sabratha.  (17) Quoiqu’il en soit, l’entrée en guerre de l’Italie et sa défaite, malgré le soutien de l’Afrika Korps de Rommel, devant les troupes anglaises et les Forces françaises de la « Colonne Leclerc » venues du Tchad, marque la fin de la domination italienne et, bien sûr, la fin des émissions philatéliques initiées par Rome : outre quelques valeurs de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque surchargées « Libia », les timbres célébrant « la fraternité d’armes germano-italienne » et montrant les profils de Mussolini et d’Hitler, émis le 16 mai 1941, seront les derniers à être mis en vente. (18)  Oblitérées, ces figurines sont assez rares et cotent évidemment plus que neuves. En 1942, une série « Taxe » sera émise mais ne sera vendue qu’en Italie pour les collectionneurs, à l’instar de nombreux timbres coloniaux émis en France par le régime de Vichy et jamais distribués dans les colonies auxquelles ils étaient destinés. (19)
 
Le 23 janvier 1943, les troupes britanniques s’emparent de Tripoli et reçoivent la reddition des dernières forces italiennes. La Libye est désormais occupée et une nouvelle page de son histoire philatélique s’ouvre alors : la Tripolitaine et la Cyrénaïque sont occupées par le Royaume-Uni, et au sud-ouest, le Fezzan par la France. 

 

L'occupation alliée


Pour le Fezzan, les forces françaises surchargeront « Fezzan-occupation française » des timbres de Libye ainsi que deux valeurs courantes italiennes demeurées disponibles dans les offices postaux. (20) Puis, à partir du 29 octobre 1946, le « Territoire militaire du Fezzan » dispose de ses propres valeurs imprimées par l’Atelier du Timbre de Paris. Elles montrent les portraits du colonel Colonna d’Ornano et du général Leclerc ainsi que des vues de la province, dont la forteresse de Sebha, la Fortezza Elena. (21) La ville de Ghadamés, au nord-ouest du territoire, à la frontière de l’Algérie et de la Tunisie, se voit dotée, le 12 avril 1949, de ses propres timbres, libellés « Ghadamès, territoire militaire » et montrant un célèbre bijou berbère, la croix d’Agadés .
 
Quant à la Cyrénaïque et à la Tripolitaine, les deux provinces utilisent d’abord des timbres britanniques à l’effigie du roi Georges VI surchargés « Middle East Forces » (M.E.F.) mais leur destin philatélique diverge à partir de 1948 : la Cyrénaïque continuera à utiliser les valeurs « M.E.F. » jusqu’en janvier 1950, date à laquelle elle devient autonome et dispose de figurines qui lui sont propres montrant un cavalier senoussi. De son côté, la Tripolitaine conserve le 30 juin 1948 les timbres britanniques mais revêtus de nouvelles surcharges : ils sont tout d’abord munis de la mention « British Military Administration » (22) puis à partir du 6 février 1950 de la légende « British Administration Tripolitania ». (23) En fait, Les Nations-Unies hésitent sur le statut constitutionnel et politique à donner à l’ancienne colonie italienne. Finalement, l’Assemblée Générale de l’O.N.U. adopte une résolution prévoyant l’indépendance des trois provinces réunies, et le 24 décembre 1951 naît le Royaume de Libye, un nouvel État doté d’une architecture constitutionnelle de type fédéral avec à sa tête le roi Idriss-el-Senoussi.  

 

Du Royaume de Libye à la "Jamahiriya" 


Une nouvelle page de l’histoire philatélique libyenne s’ouvre alors. Le 15 avril 1952, la série courante fait apparaître l’effigie du roi Idriss avec la mention « Kingdom of Libya » (24) (25) car l’italien a désormais laissé la place à l’anglais. Si, à l’origine, les problèmes liés au développement semblent incommensurables, tout change lorsque les richesses pétrolières sont découvertes. En 1961, dix ans après son indépendance, le roi inaugure à Marsa-Brega son premier terminal au bord de la Méditerranée, comme la philatélie en rendra d’ailleurs compte. (26) La Libye entre dans l’ère du pétrole et de l’abondance.
 
Le 1er septembre 1969, alors qu’il est en cure en Turquie, le vieux roi Idriss est renversé sans effusion de sang par un groupe d’officiers dirigé par le colonel Mouammar Kadhafi. Les tribus de Cyrénaïque réputées fidèles au roi ne réagissent pas. La « République arabe libyenne » est proclamée et son acronyme anglais « LAR » apparaît sur les timbres. La philatélie « se politise » : l’anniversaire de la Révolution du 1er septembre est célébré chaque année (27), l’expulsion des forces anglo-américaines présentes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sera également commémorée. (28) Entre 1973 et 1976, le nationalisme conduit le régime à faire disparaître des timbres le sigle « LAR » au profit des seuls caractères arabes, ce qui n’est pas conforme aux normes de l’Union Postale Universelle. (29)
 
Inspirées par Kadhafi, de nouvelles institutions sont données au pays le 2 mars 1977 : la Libye devient la « Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste ». Le mot « Jamahiriya » est un néologisme construit sur le mot arabe « Joumhouria » généralement traduit par « République ». La « Jamahiriya » se veut l’« État des masses » géré par des comités populaires et où Kadhafi n’a que la fonction de « guide » ... Un paravent constitutionnel cachant mal une rigoureuse autocratie. Riche d’une considérable manne pétrolière, le régime se lance dans des aménagements pharaoniques, comme celui de la « rivière artificielle », un réseau de tunnels d’irrigation amenant l’eau fossile du sud du pays vers les zones cultivables de la côte. Les timbres-poste font désormais souvent apparaître Kadhafi et ses réalisations. (30) Mais le régime est isolé, les pays arabes se défient des multiples propositions « d’union » proposées par Kadhafi et l’Occident l’accuse de soutenir le terrorisme international. L’aviation américaine bombarde même Tripoli et Benghazi le 15 avril 1986 pour punir le maître de la Libye de son implication présumée dans un attentat anti-américain commis à Berlin. De 1990 à 1999, le pays prenant désormais le nom de « Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste » est placé sous embargo. Mais Kadhafi, opposé à Al-Quaeda et aux islamistes, redevient fréquentable à l’orée des années 2000. Cependant, déclenchant une féroce répression en février 2011 contre son peuple se soulevant dans le cadre du « printemps arabe », son régime est renversé par une intervention franco-britannique relayée par l’OTAN. C’en est fini de la « Jamahiriya » en août 2011. Quant à Kadhafi, il sera lynché à mort par les révolutionnaires deux mois plus tard. (31) (32)

 

Les incertitudes de l'après-Kadhafi


Depuis 2011, le pays n’a trouvé aucune stabilité et se débat dans une interminable crise sans fin. Le pouvoir central s’est effondré et aucune constitution n’a vu le jour. La Libye est minée par la violence, les rivalités de milices et les ambitions alors que planent les menaces de partition aggravées par le jeu des puissances étrangères parmi lesquelles la Russie et la Turquie. Dans un tel cadre, le service postal a bien du mal à fonctionner ! Pourtant, les émissions philatéliques ont perduré : des timbres imprimés en Italie et en Tunisie portant la mention « Libya » et plus rarement, témoignant ainsi de l’incertitude constitutionnelle, « State of Libya » (33) : des valeurs évoquant non seulement la révolution conduite contre Kadhafi en 2011 ou le drapeau national, mais aussi la culture du pays et des commémorations internationales. (34) (35) (36)

 

GILLES THEVENON