Aujourd’hui nous évoquons l’histoire des Philippines à travers ses timbres. Nous aborderons la période du XVIe au XXe siècle où le territoire est dominé successivement par l’Espagne puis les États-Unis, pour arriver à l’indépendance en 1946 et la seconde moitié du XXe siècle.
Les Philippines sont un archipel constitué de plus de 7000 îles, dont les plus importantes sont Luzon, où se situe la capitale Manille ainsi que la ville la plus peuplée Quezón City, Visayas et Mindanao. Le pays est peuplé de 117 millions d’habitants pour une superficie de 300 000 km2.
La domination espagnole (1521-1898)
Initialement, les Philippines sont habitées par un ensemble de peuplades, n’ayant que peu de contacts entre elles. Les côtes des îles sont régulièrement visitées par des marins et commerçants venant de Sumatra, de Java, de Chine, et même du Japon. Des royaumes de Sumatra et de Java étendent leur suzeraineté sur les Philippines, qu’ils gouvernent par l’intermédiaire de rajahs locaux.
Jusqu’à l’arrivée des Espagnols, il n’y a pas de véritable structure politique aux Philippines, et les relations avec les voisins sont avant tout simplement commerciales. La présence espagnole aux Philippines commence avec l’arrivée de Fernand de Magellan qui propose à l’Espagne d’atteindre les îles des épices, en premier lieu les îles Moluques, par l’ouest. Magellan part de Séville en 1519 à la tête d’une flotte de cinq navires. Ayant contourné l’Amérique du Sud après la découverte du passage qui recevra plus tard le nom de “Détroit de Magellan”, il atteint les Philippines le 17 mars 1521. Il débarque sur l’île de Limasawa puis sur l’île de Cebu, et son premier souci est de convertir les indigènes. Mais le chef de l’île voisine de Mactan, Lapu Lapu, refuse de se soumettre. Magellan débarque à Mactan, mais il est tué par les indigènes le 27 avril 1521 (1) (2) (3). Finalement, son second, Juan Sebastián Elcano, parvient à rallier l’Espagne en 1522 avec un seul navire et seulement 18 membres d’équipage. Après Magellan, il y a encore quelques expéditions espagnoles de moindre envergure vers les Philippines, et il faut attendre 1565 avant de voir les Espagnols mettre définitivement pied aux Philippines, avec l’expédition de Miguel López de Legazpi. Venant du Mexique, il s’installe sur l’île de Cebu où il fait construire les premières colonies espagnoles. Ses troupes remontent en 1570 vers le nord, et atteignent Manille, où règne le rajah Soliman. Les Espagnols n’ont pas beaucoup de peine à vaincre les indigènes, et s’installent à Manille. Legazpi, après avoir fait la paix avec le rajah Soliman, fait de Manille la capitale des îles et lui-même devient le premier gouverneur général des Philippines (4) (5).
Comme dans toutes les colonies espagnoles, le système de l’encomienda est instauré aux Philippines. Ce système permet d’employer les indigènes comme main-d’œuvre, à condition de les instruire dans la religion catholique et de les protéger contre les abus. Mais une grande partie de la population philippine supporte mal l’orgueil et la brutalité des autorités espagnoles ainsi que la rapacité des ordres religieux, et les insurrections se succèdent sans arrêt.
Le personnage central de la lutte pour l’émancipation du peuple philippin est sans conteste José Rizal, qui est devenu le grand héros national des Philippines. Né en 1861, il effectue de nombreux voyages en Europe et aux États-Unis. Il obtient son diplôme de médecin et se spécialise en ophtalmologie. Lors de son séjour en Espagne, il publie de nombreux articles où il propose des réformes démocratiques pour les Philippines. Mais ses œuvres, propagées clandestinement, ont tellement soulevé le peuple philippin contre la domination espagnole, qu’un soulèvement populaire armé se déclenche. Rizal lui-même use de toute son influence pour éviter qu’une révolution prématurée n’éclate : il est persuadé que les Philippins ne sont pas du tout préparés politiquement et n’ont pour l’instant rien à gagner d’une explosion de violence. Cependant, son prestige en tant que leader nationaliste est tel que, malgré ses appels au calme et à la patience, Ilest arrêté. Après un simulacre de procès, il est condamné à mort et, le 30 décembre 1896, il est exécuté à Bagumbayan (6) (7).
L’hostilité envers l’Espagne se manifeste de plus en plus ouvertement à partir des années 1880. Le leader local le plus influent du mouvement est Andrés Bonifacio, qui est convaincu que les Philippines ne deviendront indépendantes que par la révolution. Il fonde en 1892 le Katipunan, une organisation pour prodiguer aide et enseignement, mais aussi propagande, aux pauvres Philippins. En août 1896, Bonifacio et son mouvement proclament leur volonté d’obtenir l’indépendance par les armes, et leurs milices attaquent les troupes espagnoles. Celles-ci, mieux équipées et entrainées, parviennent facilement à vaincre les troupes de Bonifacio, qui est obligé de se replier dans les montagnes. Mais pendant ce temps, le second de Bonifacio, Emilio Aguinaldo, également membre du Katipunan, obtient, contrairement à son leader, des succès militaires dans la région de Cavite, qui obligent les Espagnols à se retirer (8) (9).
Un autre révolutionnaire, Gregorio del Pilar, devient le plus jeune général de l’armée révolutionnaire philippine. Il meurt le 2 décembre 1899, en retenant dans une bataille désespérée les Américains pour assurer la retraite d’Aguinaldo. Cette bataille de Tirad Pass a été nommée plus tard “les Thermopyles philippins” (10) (11).
Les Espagnols, comprenant enfin qu’il fallait mieux négocier avec les révolutionnaires plutôt que de continuer une lutte armée dont l’issue était incertaine à longue échéance, font fin 1897 une étrange proposition à Aguinaldo et à ses lieutenants : ils demandent aux révolutionnaires de mettre fin aux hostilités, de livrer leurs armes, et de s’exiler à Hong Kong en échange d’une très forte somme d’argent et la promesse d’un pardon général. Aguinaldo et ses hommes acceptent ce marché et signent le 14 décembre 1897 le pacte de Biak-na-Bato qui contient ces clauses. Aguinaldo part avec 33 leaders révolutionnaires, dont Gregorio del Pilar, pour Hong Kong. Le gouverneur espagnol Fernando Primo de Rivera en tête, croit que ses problèmes se terminent de cette façon heureuse et que la paix est retournée dans les Philippines. Rien n’est moins vrai, mais c’est l’intervention armée des États-Unis à Cuba qui va Tout remettre en question en 1898.
La domination américaine (1898-1946)
À Cuba, des révolutionnaires mènent de 1895 à 1898 une guerre d’indépendance contre l’Espagne. Le commandant en chef espagnol Valeriano Weyler tente de renverser la vapeur en menant une répression extrêmement cruelle contre la population civile. De nombreuses voix s’élèvent aux Etats-Unis, qui possèdent de grands intérêts économiques à Cuba pour y intervenir. Cependant, le président McKinley s’efforce de rester neutre malgré l’opinion publique attisée par la presse, et au début de 1898, il envoie le navire blindé USS Maine à La Havane en guise d’avertissement. Le 15 février, ce navire blindé explose dans le port de La Havane, entraînant la mort de 253 membres de l’équipage.
McKinley est propulsé par l’opinion publique américaine vers la déclaration de guerre à l’Espagne et cette déclaration a lieu le 25 avril 1898. Les premiers faits de guerre n’ont pas eu lieu à Cuba, mais aux Philippines. C’est immédiatement une victoire américaine : dans la baie de Manille, la flotte espagnole est anéantie le 1er mai 1898 (12) (13).
Aguinaldo, en exil à Hong Kong, comprend immédiatement tout le parti qu’il peut tirer de cette guerre, et le 19 mai 1898, en accord avec les troupes américaines, il rentre aux Philippines. Il se remet à la tête de ses troupes et se joint aux Américains dans leur guerre contre les Espagnols. S’étant arrogé tous les pouvoirs, il demande à son principal conseiller Ambrosio Bautista de rédiger une déclaration d’indépendance, et il proclame l’indépendance des Philippines à Cavite le 12 juin 1898 (14) (15).
La constitution des Philippines est promulguée le 21 janvier 1899 et Apolinario Mabini devient le collaborateur le plus important d’Aguinaldo qui le nomme en janvier 1899 premier ministre et ministre des Affaires étrangères (16).
Aguinaldo se fait proclamer président des Philippines, et comprend rapidement qu’il s’est trompé sur les intentions américaines : les États-Unis ont simplement remplacé les Espagnols comme occupants. Cela devient même officiel le 10 décembre 1898, lorsque les États-Unis et l’Espagne signent le traité de Paris, qui accorde les Philippines et Guam aux États- Unis. La guerre entre les États-Unis et les combattants de la liberté philippins frustrés commence dès février 1899. La supériorité militaire américaine est écrasante, mais les Philippins appliquent une stratégie de guérilla intense. Aguinaldo est capturé le 23 mars 1901, mais le combat continue et ce n’est qu’en avril 1902 que les Philippines sont contraintes de capituler.
À partir de juin 1899, les Américains emploient dans les territoires qu’ils ont déjà conquis des timbres des États-Unis surchargés obliquement “Philippines”. L’emploi des timbres américains sans surcharge sera cependant toléré aux Philippines jusqu’au 1er octobre 1903. Le 1er juillet 1902, le Congrès américain promulgue le “Philippine Organic Act”, qui règle la future administration des îles. Cette loi stipule entre autres que si les Philippins respectent la paix pendant deux ans et acceptent la suzeraineté américaine, ils auront le droit d’élire une assemblée législative bicamérale, qui s’occupera des affaires intérieures. La politique étrangère et la défense restant évidemment aux mains des Américains.
Les premières élections ont lieu le 30 juillet 1907. Elles élisent l’Assemblée législative composée uniquement de Philippins, mais, dans le système bicaméral instauré, la “Philippine Commission” américaine continue de jouer le rôle de Sénat. Cependant, les dirigeants philippins, aspirant toujours à une plus grande autonomie qui devait aboutir finalement à l’indépendance, font l’impossible pour convaincre les Américains de leur maturité politique. C’est dans ce but que les deux leaders les plus influents du moment, Sergio Osmeña et Manuel Quezón fondent en 1907 le Parti nationaliste (17) (18) (19).
Les relations entre les États-Unis et les Philippines sont plus tendues de 1921 à 1933, pendant les présidences des Républicains, car ils sont nettement moins favorables à l’indépendance philippine que les Démocrates. Les gouverneurs Républicains successifs entrent souvent en conflit avec l’Assemblée nationale, et c’est un soulagement aux Philippines lorsque, après l’accession à la présidence en 1933 du Démocrate Franklin D. Roosevelt, le Démocrate Frank Murphy est nommé gouverneur de l’archipel.
Grâce aux efforts de Quezón et d’Osmeña et au soutien du gouverneur Murphy, le Congrès américain vote le “Tydings-McDuffy Act”, qui donne une entière autonomie de l’administration aux Philippins, les Américains ne gardant que les Affaires étrangères et la Défense. L’acte, voté le 24 mars 1934, prévoit la rédaction d’une nouvelle constitution et contient la promesse d’une indépendance totale dans dix ans. Le pays devient le “Commonwealth des Philippines”. À partir de 1936, les timbres antérieurs des Philippines reçoivent la surcharge “Commonwealth” (20).
Un comité est constitué pour rédiger une nouvelle constitution qui est promulguée en 1935 et acceptée par les Etats-Unis. Cette constitution confirme que les dix années à venir doivent être considérées comme une période de transition avant l’indépendance totale. Cette constitution donne le pouvoir exécutif a un président élu, dont le mandat dure six ans. Le pouvoir législatif est exercé par une Assemblée nationale unicamérale. Le premier président du Commonwealth est Manuel Quezón, qui sera réélu en 1941. Il est sans conteste la figure de proue de l’émancipation philippine au 20e siècle et le principal artisan de l’indépendance des Philippines, qui aura lieu deux années après sa mort (21).
Mais le 8 décembre 1941, immédiatement après le raid japonais sur Pearl Harbor, l’aviation japonaise attaque les Philippines et y détruit une grande partie de l’aviation américaine. Le général Douglas MacArthur, le commandant des troupes américaines aux Philippines, ne peut empêcher un débarquement massif de l’armée japonaise, et se réfugie dans la presqu’île de Bataan et sur l’île de Corregidor, près de Manille. Dès le 2 janvier 1942, les Japonais entrent dans Manille. Quezón et les principaux membres du gouvernement parviennent juste à temps à quitter les Philippines. Ils s’installent aux États-Unis où ils constituent un gouvernement en exil (22).
Du point de vue militaire, le vent commence à tourner à partir de fin 1944. Après une bataille navale et aérienne d’une extrême intensité, les forces américaines, commandées par MacArthur, débarquent sur l’île de Leyte. La reconquête des Philippines n’est pas facile, car les Japonais opposent une résistance acharnée et le 23 février 1945, ils sont chassés de Manille.
Les Philippines indépendantes (1946-...)
Le Congrès américain accorde l’indépendance aux Philippines le 4 juillet 1946. Des élections présidentielles ont lieu le 23 avril 1946, et Manuel Roxas est élu. C’est donc lui qui aura l’honneur de proclamer l’indépendance des Philippines. Cette proclamation a lieu à l’endroit même où, en 1896, José Rizal avait été fusillé (23) (24) .
Le pays est, après la guerre, en difficulté et il faut compter sur l’aide américaine qui est indispensable. Le président Roxas meurt d’un infarctus le 15 avril 1948, et son vice-président Elpidio Quirino lui succède. Il remporte les élections de 1949 mais il est battu à celles de 1953 par Ramón Magsaysay. L’économie se redresse et de nombreuses lois sociales sont votées, mais le président meurt dans un accident d’avion. Son vice-président Carlos García lui succède. Il sera officiellement élu quelques mois plus tard et gardera la présidence jusqu’en 1961. Le bilan présidentiel de García est plutôt positif : il réussit à assainir les finances et à redresser l’économie. Mais il sombre dans la corruption générale et quelques scandales le touchent, ainsi que plusieurs membres de sa famille. En 1961, c’est son opposant du Parti libéral, Diosdado Macapagal, qui accède le 30 décembre à la présidence, qu’il occupera jusqu’en 1965 (25) (26) (27).
En 1965, commence l’ère Marcos, qui va durer jusqu’en 1986. Ferdinand Marcos est déjà un personnage très controversé avant sa présidence, impliqué dans des scandales financiers et des affaires de corruptions. Il est réélu en 1969, mais grâce à la corruption et la fraude électorale. Les élections de 1971 pour l’Assemblée et le Sénat sont un grand succès pour l’opposition et pour la museler, Marcos décrète en 1972 la loi martiale aux Philippines, et commence à gouverner d’une façon dictatoriale. Les 14 années qui vont suivre sont une suite ininterrompue d’abus de pouvoir, de corruption, de terreur et de répression impitoyable envers l’opposition. La loi martiale est levée au début de 1981 et Marcos annonce de nouvelles élections présidentielles. Mais une fois de plus, la fraude électorale est partout. L’opposition ayant refusé de se présenter dans ces conditions, Marcos est évidemment réélu sans problèmes. Le déclin de Marcos et sa chute finale s’amorcent en 1983, avec l’assassinat de Benigno Aquino, un journaliste que Marcos considère comme un rival potentiel très dangereux et qui est emprisonné jusqu’en 1980. Benigno Aquino est abattu le 21 août 1983.
Après cet assassinat, le peuple philippin se détourne de plus en plus de Marcos, voyant en lui le responsable, et peut-être le commanditaire de la mort d’Aquino. Marcos essaie encore de redresser la situation à force de corruption et en détournant encore plus de fonds publics, mais quand il se représente aux élections présidentielles en 1986, il trouve en face de lui Corazón Aquino, la veuve de Benigno Aquino, désignée comme la candidate du Parti libéral. Le 25 février 1986, les deux candidats se déclarent vainqueurs, mais l’armée, commandée par Fidel Ramos, qui a pourtant été longtemps un partisan de Marcos, se détourne de lui, et Marcos et son épouse doivent fuir en toute hâte et partent en exil pour Hawaii. L’ancien président meurt le 28 septembre 1989 à Honolulu (28) (29).
Corazón Aquino fait rédiger une nouvelle constitution, qui est promulguée en 1987, et qui est nettement plus libérale. Le but principal de la présidente est d’éviter tout extrémisme, de droite ou de gauche, et d’atteindre une stabilité politique absente depuis plus de 20 ans. Corazón Aquino décide de ne plus se représenter aux élections de 1992, et c’est Fidel Ramos, son principal soutien qui est élu. Joseph Estrada lui succède et la corruption remonte à la surface. Le président est impliqué dans une vaste affaire de fraude et de corruption et il est contraint de démissionner le 20 janvier 2001. Après cette démission, c’est la vice présidente Gloria Macapagal-Arroyo qui accède à la présidence qu’elle occupe jusqu’en 2010. Elle aussi se laisse aller à la corruption et à la fraude électorale. Elle est arrêtée en 2011 pour s’être appropriée des fonds destinés à des programmes caritatifs (30) (31) (32).
Benigno Aquino III, le fils de Benigno et Corazón Aquino, est élu en 2010 et son mandat dure jusqu’en 2016. Pendant ces deux présidences, les Philippines connaissent de graves difficultés expliquant le succès de Rodrigo Duterte, élu à la présidence en 2016. Il entreprend une véritable guerre contre le terrorisme, la criminalité, la corruption et la drogue, avec une virulence rarement vue en politique. La constitution n’autorisant qu’un seul mandat pour la présidence, Duterte fait alors élire Ferdinand Marcos Jr, le fils de l’ancien dictateur philippin, à la présidence en 2022 (33) (34) (35).
Guy Coutant