La Croatie : du Moyen-Âge à la Grande Guerre

Lubenice (Ile de Cres) n° BF42

Ce pays, d’où sont originaires les cravates, a vécu une histoire plus que tourmentée au fil des âges. Il lui faudra de nombreuses années avant de s’émanciper des puissances voisines notamment la Hongrie.

Les deux invasions qui vont déterminer l’avenir des Balkans sont celles des Slaves et des Bulgares. Les Slaves se sont d’abord installés au nord du Danube, et effectuent dès le VIe siècle des attaques périodiques sur le territoire byzantin, où ils vont se fondre avec les populations locales, et former les différentes composantes des Slaves du Sud (1) (Croates, Serbes, etc.). Les Bulgares, venant d’Asie, s’installent au début du VIe siècle en Macédoine et au sud du Danube. Une fois installés, les Croates essaient de garder une autonomie, face à trois voisins puissants : les Francs, dont l’heure de gloire se situe vers 800 avec Charlemagne, les Bulgares et Byzance. Les Croates sont progressivement convertis au christianisme dès la moitié du VIIe siècle, et vers l’an 800, ils sont complètement christianisés. Pendant deux siècles, ils seront soit les alliés, soit les vassaux de ces trois puissances, jusqu’à ce que le “ban” (= chef de tribu) Trpimir parvient vers 850 à réunir tous les Croates sous son autorité. Il est le premier “Dux Croatorum” (2).

Cette éphémère unité se désagrège rapidement suite à d’incessantes luttes familiales de succession, jusqu’à ce que Tomislav parvient au début du Xe siècle à mettre fin en Croatie à la domination de l’Empire franc et de Byzance, et à fonder un État indépendant dont il est le premier roi, de 910 à 928 (3). Ses successeurs, s’entredéchirant une fois de plus, n’ont pas son envergure. Le seul qui parvient encore à donner un certain éclat au royaume croate est Étienne (= Stjepan) Držislav, roi de 969 à 997 (4). Mais en 1097, le dernier roi de la Croatie indépendante, Petar Svačič (5), est tué, et ses successeurs sont obligés d’accepter en 1102 le Pacta Conventa, un traité, imposé par le roi de Hongrie Coloman, faisant du roi de Hongrie également le roi de Dalmatie et de Croatie. C’est une union personnelle, où la Croatie garde une certaine autonomie. La Croatie devra attendre pratiquement mille ans avant de retrouver son indépendance, mais les Croates surent toujours conserver leur identité ethnique à part entière.

La Croatie étant donc depuis 1102 sous l’autorité des rois de Hongrie, elle suit entièrement l’histoire de cette dernière, avec les dynasties successives :
◆ La dynastie arpadienne (896-1301), dont le principal représentant est le roi Étienne Ier
◆ La maison d’Anjou (1301-1382).
◆ La maison de Luxembourg (1382-1437).
◆ L’époque des Hunyadi (1437-1490), avec surtout Matthias Ier Corvin.
◆ Le déclin avec les Jagellon (1490-1526).

Le XIIIe siècle voit le système féodal triompher en Croatie, avec l’affaiblissement du pouvoir royal et l’essor des grandes familles de la noblesse croate. En 1222, le roi André II doit accorder à ses sujets hongrois et croates la “Bulle d’Or” (6) qui donne à la noblesse un droit de regard sur la politique royale par l’intermédiaire d’une Diète annuelle, et qui garantit les privilèges des villes. C’est l’équivalent de la “Magna Carta” anglaise, signée sept ans plus tôt. À la fin du XVe siècle, la menace turque devient plus précise, et en 1493, l’armée croate subit une terrible défaite face aux Turcs, dans la plaine de Krbava (7). C’était le prélude à l’invasion pratiquement complète, qui va suivre quelques années plus tard.

La portion de la Croatie non encore occupée par les Ottomans fait donc partie de la Hongrie, ou du moins de la parcelle occidentale de la Hongrie encore entre les mains des “chrétiens”. Et les nobles Hongrois ne font rien pour faciliter les choses : les clans rivaux élisent d’un côté Jean Ier Szapolyai, et d’un autre côté Ferdinand Ier, le frère de Charles Quint et déjà empereur du Saint-Empire. Et, au lieu de combattre l’ennemi commun ottoman, tous deux cherchent l’alliance des Turcs pour évincer l’autre. Jean Ier s’installe en Transylvanie, vassal du sultan, tandis que son rival Ferdinand règne depuis Vienne, par l’intermédiaire d’un Conseil de Lieutenance. À la mort de Jean Ier en 1540, c’est son fils Jean Sigismond qui devient “roi” (8). L’on assiste alors pendant 30 ans à d’innombrables volte-face, avec des réconciliations, des ruptures, des traités, et des combats entrecoupés par des trèves.

Finalement, en 1570, Jean Sigismond abandonne son titre de roi de Hongrie pour se contenter de celui de prince de Transylvanie. L’empereur du Saint-Empire Maximilien II, le fils de Ferdinand Ier, devient ainsi le seul roi de Hongrie (en fait seulement du tiers occidental).

Pendant ce temps, les grandes familles de Croatie, surtout les Zrinski et les Frankopan, se retrouvent pratiquement seules contre les Turcs, pendant que les deux rivaux hongrois - Habsbourg et Szapolyai - s’entredéchirent. Grâce à leur résistance héroïque, Soliman va connaître son premier grand échec à Szigetvár, en 1566 : 2 500 Hongrois, conduits par le Croate Nicolas Zrinski (= Miklós Zrínyi en hongrois) (9), y résistent jusqu’à la mort contre l’armée ottomane, forte de 100 000 hommes (10). Soliman y décède la même année. Mais le prix payé par la Croatie pour sauvegarder sa liberté est immense : destructions, pertes en vies humaines, famine, pillage, émigration, etc. Il n’est donc pas étonnant que la révolte commence à gronder chez les paysans. En 1572, cette révolte éclate en Croatie et en Slovénie. Mais les paysans, menés par Matija Gubec, sont battus en 1573 (11). La répression est terrible, et Matija Gubec est exécuté à Zagreb après avoir été atrocement torturé (12).

Pendant ce temps, la menace ottomane se fait de plus en plus pressante en Croatie. Les Habsbourg installent une région militaire en Croatie, qui deviendra la Krajina. Malgré le véritable pillage de la Croatie par ces militaires, les Croates s’associent à eux et remportent la victoire de Sisak en 1593 (13). C’est la première grande victoire des Occidentaux face aux Ottomans après la victoire navale de Lepante en 1571. La bataille de Sisak marque la fin de l’avancée turque en Croatie. Encouragés par cette victoire, les Croates libèrent deux ans plus tard, en 1595, la ville de Petrinja (14). 

Les Ottomans essaient encore de reprendre l’offensive par la côte dalmate, mais ils échouent en 1647 à prendre Šibenik, malgré un long siège (15). Du côté occidental de la Hongrie, les empereurs successifs du Saint-Empire (Rodolphe II, Matthias Ier, Ferdinand II, III & IV, Léopold Ier), également rois de Hongrie, se soucient peu de la Hongrie et encore moins de la Croatie, trop occupés avec les problèmes germaniques et impliqués dans la guerre de Trente Ans (1618-1648). Un des capitaines les plus prestigieux au service de l’Empire est Nicolas Zrinski (= Miklós Zrínyi en hongrois) (16), descendant du défenseur de Szigetvár en 1566. Malgré le fait que la Croatie a plus qu’à se plaindre de la politique des Habsbourg à son égard, il combat toute sa vie les Ottomans, et obtient ses plus grands succès l’année même
de sa mort en 1664. Il est fort probable qu’il ait été assassiné sur l’ordre de l’empereur, jaloux de ses succès.

Les patriotes hongrois et croates sont d’autant plus déçus par Vienne, que le grand élan ottoman semblait brisé : l’empereur Léopold Ier avait remporté d’importants succès militaires contre les Turcs, mais en 1664, il signe un traité qui leur est très favorable. Cela accentue encore l’irritation aussi bien des Hongrois que des Croates envers les Habsbourg, et les familles croates Zrinski et Frankopan (17) se mettent à leur tête.
Il ont plusieurs raisons d’être mécontents :
◆ La politique conciliante de Vienne envers les Turcs.
◆ Les exactions de l’armée des Habsbourg, surtout dans la région militaire de Krajina.
◆ La centralisation à Vienne aux dépens des droits séculaires des Croates.
◆ Les faveurs accordées par Vienne aux Serbes et aux Valaques émigrés en Croatie.

Ne trouvant pas d’appuis suffisants, Petar Zrinski (le frère de Nicolas) et Fran Krsto Frankopan, les leaders de la révolte, recherchent finalement le compromis avec Vienne. Invités à Vienne pour sceller la réconciliation, ils y sont arrêtés et exécutés en 1671. L’épouse de Petar Zrinski, Katarina Zrinska, mourra en prison en 1673.

Les Turcs essaient encore de reprendre l’initiative et assiègent Vienne, mais ils y sont écrasés par les troupes germaniques et polonaises sous le commandement du roi de Pologne Jean Sobieski (1683). La victoire de Vienne sonne le début définitif du recul ottoman, et ils doivent abandonner Buda en 1686 (18). En 1699, le sultan remet officiellement la souveraineté sur la Hongrie à l’empereur Léopold Ier. La déroute ottomane ne règle pas pour autant les problèmes hongrois et croates : l’hérédité du trône dans la famille des Habsbourg a été promulguée, mais une grande partie de la noblesse hongroise, surtout en Transylvanie, garde la nostalgie d’une Hongrie indépendante. Dès mai 1703, Ferenc II Rákóczi (19) appelle les Hongrois à la révolte, et il proclame l’indépendance de la Hongrie et la déchéance des Habsbourg. D’abord vainqueur, il doit battre en retraite à partir de 1708, et en 1711, les insurgés sont obligés, contre l’avis de Ferenc II, de se soumettre à l’empereur. Ferenc II lui-même préfère l’exil au déshonneur. Les rêves d’indépendance de la Hongrie doivent être enterrés pendant près d’un siècle et demi. 

Les Croates continuent également à être mécontents de la politique de Vienne, où les empereurs successifs (Charles III, Marie-Thérèse, Joseph II) mènent une politique de centralisation, d’absolutisme et de germanisation, au détriment des droits et des aspirations croates. Les territoires repris aux Turcs ne sont pas rattachés à la Croatie, mais à la région militaire de Krajina, où Vienne favorise l’immigration des orthodoxes serbes et valaques au détriment de la population croate. Marie-Thérèse va même jusqu’à supprimer le “sabor” (= parlement croate) en 1764, mettant ainsi fin à une relative autonomie croate qui existait depuis 1102. Ce n’est que vers la fin du XVIIIe siècle que Vienne, pressée par la menace napoléonienne, concède de nouveau quelques droits à la Croatie. 

Avec la chute de Venise en 1797, la Dalmatie retourne dans l’Empire autrichien. Mais avec la paix de Presbourg en 1805 (20), Napoléon obtient de l’Autriche les anciennes possessions vénitiennes : l’Istrie et la Dalmatie. Après Wagram en 1807, il s’empare aussi de la Slovénie, avec Trieste, et d’une partie de la Croatie Il obtient également le littoral du Monténégro, et Dubrovnik, qui perd son indépendance vieille de quatre siècles et demi. L’ensemble de ces possessions françaises est regroupé pour former les “Provinces illyriennes”, avec Ljubljana comme capitale. En dix ans, jusqu’au congrès de Vienne, Napoléon fera plus pour la région que Venise, l’Autriche et la Hongrie en quatre siècles : l’administration, la justice, l’instruction, la culture, l’infrastructure, l’agriculture et l’économie dans son ensemble connaissent un essor inégalé, qui s’arrête dès 1815, avec la reprise en main par l’Autriche. La Croatie était à nouveau à la case départ. Lorsque la Hongrie commence à exiger à partir de 1830 une plus grande autonomie par rapport à Vienne, elle réprime de plus en plus les velléités d’autonomie de la Croatie, en y rendant la langue hongroise obligatoire dans l’administration et l’instruction. Les revendications magyares pour obtenir l’indépendance s’accompagnent donc de l’oppression des autres nations, comme la Croatie et la Slovaquie ! La résistance vient de la part d’intellectuels croates, comme Ljudevit Gaj (21) et Ivan Kukuljević (22). Ils créent le “mouvement illyrien”, prônant le panslavisme en réaction contre l’oppression hongroise. Kukuljević est le premier, en 1843, à oser prononcer un discours en langue croate devant le “sabor” (= parlement) de la Croatie. Il n’est donc pas étonnant que lorsque la révolution hongroise explose en 1848, les Croates combattent les Hongrois au côté de l’Autriche. 

Le leader croate est Josip Jelačić (1801-1859) (23 et 24). Mais après la victoire de l’Autriche, avec l’aide de la Russie, contre les indépendantistes hongrois en 1849, la désillusion est cruelle pour les Croates : Vienne “oublie” toutes ses promesses, et les moindres velléités d’autonomie politique, administrative, judiciaire, linguistique et culturelle sont sévèrement réprimées. Après les échecs internationaux de l’Autriche, Vienne est contrainte de conclure un compromis avec la Hongrie, en créant la double monarchie en 1867 : l’Empire autrichien et la Hongrie deviennent deux entités séparées, mais toujours réunies sous la même couronne. Cela entraîne également un changement pour la Croatie, qui est une nouvelle fois partagée : la Dalmatie, l’Istrie et la région de Rijeka vont à l’Autriche, tandis que la vieille Croatie reste hongroise. Pendant le demi-siècle suivant, la Hongrie fera tout pour écraser la Croatie et assimiler les Croates par la force. Le climat de répression frise souvent la terreur, et il n’y a qu’une courte éclaircie avec Ivan Mažuranić, qui est gouverneur de la Croatie de 1873 à 1880 (25). C’est lui qui obtient la réunion à la Croatie de l’ancienne région militaire de Krajina, après... trois cents ans de revendications croates. Il y a une insurrection des Croates à Rakovica en 1871, menée par Eugen Kvaternik (26), qui est cependant rapidement réprimée. Kvaternik lui-même est exécuté. Il n’y a vraiment, pour la bourgeoisie et l’intelligentsia croates, que peu d’alternatives. À part une infime minorité pro-hongroise ou pro-autrichienne, la majorité est divisée entre les partisans d’une indépendance totale pour la Croatie et ceux qui recherchent une solution yougoslave. 

Parmi les partisans d’une indépendance totale, il faut surtout citer Ante Starčević (1823-1896) (27), auquel succède August Harambašić (1861-1911) (28). Ils veulent une Croatie sans liens politiques avec la Hongrie, l’Autriche ou la Serbie. Leur devise est “La Croatie aux Croates”. Le chef de file de la tendance “yougoslave” est l’évêque catholique Josip Juraj Strossmayer (1815-1905) (29), qui recherche un rapprochement avec les Serbes et les Bosniaques pour former finalement une confédération balkanique. Mais Strossmayer est obligé d’admettre, à la fin du XIXe siècle, que cette aspiration est utopique, la haine entre les populations croates et serbes étant trop tenaces. À partir de 1900, une nouvelle poussée de fièvre nationaliste secoue les pays constituant l’Empire autrichien. Les Tchèques, les Polonais, les Slovaques, les Croates en ont assez d’être considérés comme des citoyens de seconde zone. Les événements se précipitent en Croatie :
◆ La demande d’autonomie devient de plus en plus forte, appuyée par la majorité des partis.
◆ Certains politiciens, comme Frano Supilo (30), essaient malgré tout de s’unir avec la minorité serbe contre le centralisme et l’absolutisme de Vienne.
◆ Des nouveaux partis voient le jour. Le plus important est le Parti croate paysan, fondé en 1904 par Stjepan Radić et son frère Ante Radić (31 et 32).
◆ La réaction de l’Autriche-Hongrie est sans pitié : plus la demande d’autonomie se fait entendre, plus la répression est sévère. Finalement, les Croates mettent leurs espoirs entre les mains de l’héritier au trône d’Autriche François-Ferdinand. Celui-ci plaide à Vienne pour une plus grande autonomie pour les groupes ethniques au sein de l’Empire et pour la prise en compte de leurs doléances, mais l’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin 1914 et la déclaration de guerre qui s’en suit modifient toutes les données. C’est une Croatie entièrement désemparée qui se retrouve en 1914 face à la guerre.

Guy Coutant