Le 27 octobre 1932, les postes italiennes émettaient une série de 20 timbres-poste célébrant dix ans de fascisme. L’objet postal conçu comme instrument de propagande n’était pas une nouveauté dans l’Italie de Mussolini mais, pour la première fois, le timbre glorifiait vraiment et relayait dans le détail, à son tour, les messages et l’action du régime.
C’est dans un contexte troublé, et sous la menace de recourir à la force par une « marche sur Rome » de ses miliciens, que Mussolini a été nommé, en octobre 1922, président du Conseil par le roi Victor-Emmanuel III (1). Conscient cependant que les exactions des chemises noires et le poids croissant du parti national fasciste (PNF) ne peuvent suffire à légitimer son accession au pouvoir, Mussolini entend bien conquérir également le Parlement. En novembre 1923, Giacomo Acerbo, sous-secrétaire à la présidence du Conseil, propose une réforme électorale qui met fin au scrutin proportionnel en vigueur pour lui substituer un scrutin majoritaire de liste : la liste arrivée en tête (un seuil de 25 % des voix suffit) recevra, au titre de la prime majoritaire, les 2/3 des sièges…
Le précédent des élections législatives de 1924
On peut considérer que les élections législatives du 6 avril 1924 marquent l’entrée en scène de l’objet postal comme outil de propagande politique en Italie : le régime fasciste qui assoit progressivement son pouvoir entre 1922 et 1926 et recourt à une intense propagande (presse écrite, radio, affichage puis plus tard cinématographe) ne peut négliger cet instrument, déjà utilisé à des fins patriotiques par tous les belligérants durant la Grande Guerre, et vecteur potentiel de messages partisans dans tout le pays. Nous avons pris le parti, pour élaborer cet article, de consulter directement les décrets d’émission de ces figurines (2).
C’est dans cette optique qu’avait déjà été émise, le 24 octobre 1923, une première série de timbres-poste destinée à commémorer l’anniversaire de la « marche sur Rome ». Son décret d’émission1 en fixe les caractéristiques : outre l’aigle romain et un vol d’avions dans le ciel d’une métropole industrielle, elle reproduit des faisceaux de licteur, emblème du fascisme emprunté à l’Antiquité romaine (3). La durée de validité des six figurines est d’ailleurs limitée au 30 juin 1924 : la portée électoraliste est bien claire…
Violences, pressions, mais aussi adhésion d’une partie de l’électorat qui voit en Mussolini un restaurateur de l’ordre : le climat instauré dans le cadre de la campagne électorale aboutit pleinement aux résultats espérés par les fascistes : leur liste atteint 64,9 % des voix et obtient 374 députés plus 29 apparentés, contre 106 sièges aux opposants (4). Mussolini dispose désormais d’une solide majorité parlementaire et d’une Assemblée docile, la voie est ouverte pour l’élimination des opposants et la mise en place officielle de la dictature. Timbres, cartes postales et oblitérations allaient alors devenir les vecteurs d’une intense propagande pour près de vingt ans.
1932, commémorer 10 ans de fascisme…
Quatre décrets royaux encadrent cette nouvelle émission : les deux premiers assez anodins, les deux suivants bien plus intéressants. La décision en est d’abord annoncée par le décret n° 966 du 22 juillet 19322, puis sont fixés le nombre de figurines (16 de poste ordinaire, 2 exprès et 2 poste aérienne), leur valeur faciale ainsi que leur durée de validité3: ils seront vendus aux guichets jusqu’au 31 décembre 1933 et resteront utilisables jusqu’au 31 janvier 1934. C’est le décret n° 50 du 26 janvier 19334 qui en fixe ensuite les caractéristiques générales puis précise sous forme de tableau, pour chacun, valeur faciale, couleur, sujet et devise (5) ; leur conception étant confiée à Corrado Mezzana (6) (voir l’encadré)
Les différents thèmes abordés illustrent bien les préoccupations du régime : fier d’avoir instauré un État véritablement « totalitaire » (7), Mussolini accorde une importance particulière à l’encadrement de la population (8), et à la promotion des actions intérieures du régime (9). Valorisation des forces armées (10) et rayonnement de l’Italie à l’étranger (11) sont aussi au programme de cette émission. Destinée, par ses valeurs faciales, à couvrir quasiment tout le spectre des tarifs postaux, cette série voit, par un 4ème décret5, sa durée de vie prolongée de sept mois : elle allait finalement être disponible aux guichets jusqu’au 31 juillet 1934 et utilisable jusqu’au 31 août de la même année.
Laurent Veglio
1 Décret royal n° 2451 du 21 octobre 1923, publié à la Gazzetta Ufficiale n° 276 du 24 novembre 1923.
2 Décret paru dans la Gazzetta Uffciale n° 190 du 18 août 1932.
3 Décret n° 1416 du 14 octobre 1932, publié dans la Gazzetta Ufficiale n° 259 du 10 novembre 1932.
4 Décret paru dans la Gazzetta Ufficiale n° 41 du 18 février 1933.
5 Décret royal n° 798 du 3 mai 1934, publié dans la Gazzetta Ufficiale n° 124 du 26 mai 1934.
CORRADO MEZZANA
Il est peu fréquent qu’une vente de timbres-poste et de documents postaux et philatéliques suscite une interpellation au Sénat, ou l’intervention d’un parlementaire auprès des ministres de l’économie et de la culture a… C’est pourtant ce qui est advenu en Italie en 2019, à l’initiative du sénateur Gaetano Quagliarello et du député Carlo Giovanardi lorsqu’une maison de vente allemande mit aux enchères les archives Mezzana, alors entre les mains d’un collectionneur américain du Kentucky ! Interventions qui restèrent sans suite, et ne purent empêcher la dispersionb de ce fonds unique en son genre…
Ces réactions soulignent bien le caractère patrimonial et historique que peuvent revêtir les archives d’un peintre et dessinateur qui consacra toute une partie de sa carrière à concevoir des timbres-poste.
Fils d’un employé des postes, Corrado Mezzana (A), qui nait à Rome en 1890, partage sa jeunesse entre des études de droit et des cours aux Beaux-arts pour finalement choisir cette deuxième voie : remarqué lors de diverses expositions, il devient professeur de dessin et mène alors de front ses enseignements avec une production d’abord tournée vers les paysages et les sujets religieux. Ses travaux de recherche en histoire de l’art, architecture et urbanisme, mais aussi les conférences qu’il prononce, font de lui une personnalité remarquéec. C’est alors que, dans les années 1920, les Postes italiennes se lancent dans une politique d’émission de grandes séries commémoratives, touchant à l’histoire et au patrimoine culturel du pays. Mezzana se décide à concourir avec succès et devient, à partir de 1930, le dessinateur de plusieurs de ces séries, notamment celles dédiées à Virgile (Yvert & Tellier n° 263-71), puis à Dante Alighieri (B) (1932, Y&T n° 283-94), à l’Année sainte (1933, Y&T n° 325-29), ou encore au bimillénaire de la naissance d’Auguste (C) (1937, Y&T n° 396-405) : notre énumération n’est pas exhaustive et ne prend pas en considération la collaboration tout aussi prolifique entamée, à partir de 1936, avec les Postes du Vatican ! Il poursuit cette œuvre graphique aux lendemains de la Seconde guerre mondiale et conçoit, en 1950 soit deux ans avant sa mort, la série d’usage courant qui est peut-être la plus célèbre de toute son œuvre philatélique : « l’Italie au travail » (Y&T n° 572 à 590) dont de nombreuses ébauches étaient jusque-là restées inédites (D).
Nous lui laisserons les derniers motsd : « je ne devrais pas le dire à un philatéliste, mais je préfère sincèrement peindre des tableaux. Concevoir un timbre-poste, c’est privilégier l’ingéniosité à l’effort, et l’artifice à l’art : c’est un vrai casse-tête, souvent, d’enfermer dans un si petit espace autant de motifs et de mots sans les rendre minuscules. Pour autant, le timbre-poste donne plus de satisfaction, car l’œuvre du dessinateur peut être appréciée par un bien plus grand nombre de personnes qu’il n’y a de visiteurs dans les musées et les expositions ».
a Voir l’article consacré à cette affaire par Francesco Giuliani dans la revue L’arte del francobollo, n° 100 (mars 2020). Ainsi que les chroniques parues, à l’automne 2019, sur le site du négociant et éditeur italien bien connu Paolo Vaccari, tout récemment décédé.
b La vente, organisée par la maison Peter Feuser, s’est tenue à Stuttgart le 16 novembre 2019 et a fait l’objet d’un catalogue. Les images des esquisses de Mezzana retenues pour illustrer cet article en sont extraites.
c Voir sa notice, rédigée par Rosanna Ruscio, dans le Dizionnario biografico degli Italiani, volume 74 (2010).
d in Fr. Giuliani, op.cit., pages 53-54.
Traduction de l’auteur.
UTILISATION POSTALE TOUS AZIMUTS...
Deux facteurs expliquent la large diffusion de cette série : le nombre de ses figurines tout d’abord (16 pour la poste ordinaire, 2 pour la poste aérienne, et 2 autres pour les envois par exprès), sa durée de validité ensuite (20 mois). On comprendra aisément que tous les tarifs aient pu être couverts sans difficulté : nous n’avons pas choisi d’illustrer ceux, très courants, de la carte postale standard et de la lettre simple, que ce soit pour l’intérieur ou pour l’étranger, mais plutôt quelques usages plus originaux ou méconnus en France *. Notre ami Andrea Meazza nous a ouvert ses albums, la sélection qui suit en est issue, qu’il en soit chaleureusement remercié !
La carte postale, texto de l’époque…
L’usage extrêmement courant de la carte postale a conduit l’administration italienne à moduler les tarifs d’affranchissement afin de correspondre au plus près des pratiques des usagers. Aux côtés du tarif standard à 30 centimes, pour le régime intérieur, en existent plusieurs autres : 10 c. pour la carte avec date et signature de l’expéditeur seules (E), 15 c. pour le même arrondissement postal (F), et 20 c. avec 5 mots (G).
L’accord de Portorose
Signé dans cette petite ville thermale d’Istrie en novembre 1921, l’accord entre en vigueur avec le décret-loi du 1er février 1922 [texte intégral consultable sur le site normattiva.it]. Il régit les relations postales entre l’Italie et l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la Roumanie et la Hongrie : afin d’accélérer la transmission des dépêches, des ambulants ferroviaires sont établis sur les lignes connectant les Etats signataires (art.3) et pas moins de 26 articles instituent divers arrangements concernant aussi bien les mandats, les envois en valeur déclarée que les colis ou encore les relations entre administrations postales. Pour les usagers, il prévoit notamment (article 4) des tarifs préférentiels permettant de réduire de 20 à 30 % (art. 7) les tarifs internationaux déterminés dans le cadre de l’UPU. Ainsi, les postes italiennes fixent le tarif pour la carte postale (H) à 60 c. au lieu de 75, et celui de la lettre simple (I) à 1 lire au lieu d’1,25.
Formulaires
Les nombreux échanges d’informations entre municipalités (état-civil, conscription, etc.) ont rendu nécessaire la création d’un tarif spécifique à 5 c. Il est illustré ici par ce pli de la mairie de Cusaro Mutri pour celle de Salerne : la suscription porte le cachet du contreseing postal de l’expéditeur, ainsi que la mention « imprimé de service » (J). Certains formulaires internes aux services postaux peuvent recevoir des timbres-poste. Voici celui qui sert à la matérialisation du paiement des amendes infligées aux employés des postes (K) : 1 lire pour cet opérateur du service télégraphique de Milan qui a fait une erreur de routage dans l’envoi d’un télégramme. Puisque nous parlons de pénalités, voici pour finir une carte postale insuffisamment affranchie à 20 c. au lieu de 30 : elle est taxée au double de l’insuffisance à l’arrivée au bureau de Strassoldo. Ce dernier utilise alors la valeur à 20 centimes de notre série (L), et non un timbre-taxe. Un type de document très peu courant.