Henri VIII et Elisabeth Ière

1. Le roi Henri VIII, 1997, n° 1935

Barbe-bleue, le roi aux six femmes et sa fille Elisabeth, la reine célibataire qui refusa de se marier durant son règne long de 45 ans ont marqué durablement de leur empreinte le royaume d’Angleterre. Retour historique et philatélique sur plus d’un siècle de monarchie anglaise.

A la mort du roi d’Angleterre Henri VII en 1509, son fils Henri VIII monte sur le trône. Il deviendra le souverain anglais le plus célèbre, et son règne changera le cours de l’histoire (1). Il épouse en 1509 Catherine d’Aragon (2), la fille des «Rois catholiques» espagnols Ferdinand et Isabelle, qui avait d’abord été mariée en 1501 au frère aîné d’Henri, Arthur Tudor. Mais celui-ci, à peine âgé de quinze ans, meurt une paire de mois plus tard, au début de 1502, et Catherine se retrouve veuve… à seize ans. Il faut une dispense de l’Église, qui interdit normalement le remariage avec un beau-frère, pour régulariser cette nouvelle union. Le grand artisan de cette union est le cardinal Wolsey, qui recherche l’alliance de l’Angleterre avec l’Espagne. Wolsey va être pendant vingt ans le personnage le plus influent du royaume. Chancelier d’Angleterre, principal conseiller du roi, archevêque d’York, cardinal, il va même jusqu’à briguer la papauté. Il est l’artisan du traité de Londres, qui, pour la première fois dans l’histoire, a pour but d’instaurer une paix générale en Europe. C’est Wolsey qui organise l’installation du Camp du Drap d’Or, où, dans une faste et un luxe inouïs, Henri VIII et le roi de France François Ier se rencontrent (3). 

La politique d’Henri VIII a toujours été de fluctuer entre François Ier (4) et Charles Quint (5), afin de maintenir l’équilibre des forces en Europe. Mais Henri VIII reste privé d’héritier mâle, et n’a qu’une fille, la future reine Marie Tudor. C’est pour cette raison, à partir de 1527, que le roi s’adresse au pape Clément VII pour obtenir l’annulation de son mariage. Mais le pape est alors un véritable otage entre les mains de Charles-Quint, dont les troupes ont saccagé Rome en 1527. Charles Quint est le neveu de Catherine d’Aragon, et le pape a toutes les raisons de ne pas le mécontenter. Henri VIII s’impatiente devant les infinis atermoiements de l’Église, et finit par décréter que le roi, désigné par Dieu, n’avait pas besoin de l’accord du pape. Wolsey tombe en disgrâce en 1529, et meurt en 1530, juste avant d’être jugé. Il est remplacé par Thomas More (6).

Le roi répudie Catherine d’Aragon en 1532, et début 1533, il épouse Anne Boleyn (7), mariage validé par Thomas Cranmer, qui avait déjà prononcé le divorce royal. L’archevêché de Canterbury sera sa récompense. Cranmer est également l’artisan de «l’Acte de Suprématie», promulgué en 1534, qui fait du roi le chef «unique et suprême» de l’Église d’Angleterre. Le chancelier Thomas More désavoue le divorce royal et refuse de cautionner l’autorité religieuse du roi. Il est démis de ses fonctions, emprisonné, jugé et finalement exécuté en 1535. Il est remplacé par Thomas Cromwell.

Pendant ce temps, le roi se lasse rapidement d’Anne Boleyn, qui ne lui donne, elle aussi, qu’une fille, la future reine Élisabeth. En 1536, le roi fait décapiter Anne Boleyn, après un procès truqué d’adultère. Il va encore se marier quatre fois :
◆ Jane Seymour (8) en 1536, qui va mourir en 1537 de fièvre puerpérale, après avoir donné le jour à un fils, le futur roi Édouard VI.
◆ Anne de Clèves (9), qu’il épouse en 1540, mais qu’il répudie après quelques mois, officiellement pour fait de «non-consommation du mariage».
◆ Catherine Howard (10), qu’il épouse en 1540, mais qui est à son tour décapitée en 1542, après un jugement pour adultère et trahison.
◆ Finalement, Catherine Parr (11), qu’il épouse en 1543, et qui survivra à Henri VIII, mort en 1547.

Pendant ce temps, Henri VIII avait aussi fait juger et décapiter son principal conseiller Thomas Cromwell, qui avait pourtant été un des plus efficaces artisans de la réforme religieuse. Cette réforme était nécessaire : les hauts prélats vivaient dans un luxe inouï, leur avidité irriait le peuple qu’ils exploitaient sans vergogne. Prétendant servir Dieu, il ne songeaient qu’à s’enrichir, et la corruption régnait dans les hautes sphères de l’Église. Il n’y a qu’à voir le palais somptueux de Hampton Court que Wolsey se fit construire entre 1514 et 1526 (12).

Le roi Henri VIII a donc deux raisons de s’attaquer à cette Église. D’abord, il tient à se venger du manque de docilité dont l’Église a fait preuve dans la question de son divorce. Et surtout, il convoite les infinies richesses de cette Église. C’est pour s’approprier ces trésors qu’il supprime et dévaste entre 1536 et 1539 la majorité des monastères de son royaume, accaparant leurs terres et leurs trésors, qui passent dans les caisses royales. Dans ses dernières années, Henri VIII s’appuie de plus en plus sur Cranmer, l’archevêque de Canterbury, qui avait instauré et supervisé l’organisation de la nouvelle Église, purement anglicane, à mi-chemin entre le catholicisme et le protestantisme. Henri VIII meurt en 1547.

Et pendant ce temps, la vie continue en Écosse. Après l’indépendance acquise au début du 14e siècle, il y a encore de nombreuses tentatives de l’Angleterre pour reconquérir l’Écosse, surtout au 14e siècle, où l’Écosse connaît de longues périodes de nouvelle domination anglaise. Les rois d’Écosse, surtout David II, font alors régulièrement des longs séjours dans les prisons anglaises. La succession des rois, qui descendent de Robert the Bruce, soit en ligne directe, soit par mariage, sont David II (1329-1371), Robert II (1371-1390), qui est le premier roi de la dynastie des Stuart, Robert III (1390-1406), Jacques Ier (1406-1437) (13), qui passe lui aussi 18 ans dans les prisons anglaises, Jacques II (1437-1460) (14), Jacques III (1460-1488) (15), Jacques IV (1488-1513) (16) et Jacques V (1513-1542) (17).

En 1503, Jacques IV épouse Marguerite Tudor, la fille d’Henri VII d’Angleterre et donc la soeur d’Henri VIII, établissant ainsi les bases de l’union future des couronnes d’Angleterre et d’Écosse, mais constituant également une cause d’inter- minables conflits. À la mort d’Henri VIII en 1547, c’est Édouard VI (18), son seul fils, de sa troisième épouse Jane Seymour, qui monte sur le trône, mais il n’a que neuf ans, et il faut donc un régent. Le premier régent est l’oncle du roi, Édouard Seymour, duc de Somerset. Le premier objectif de celui-ci est de reconquérir l’Écosse, où Marie Stuart, la fille de Jacques V, est devenue reine à l’âge de… six jours !

Mais l’Écosse renforce son alliance avec la France, ce qui oblige Somerset à renoncer. Il fait décapiter en 1549 son propre frère, Thomas Seymour, après une tentative de coup d’État de ce dernier, qui avait épousé… Catherine Parr, la veuve d’Henri VIII. Mais cela fait perdre à Somerset la faveur du jeune roi, qui le remplace par John Dudley, comte de Warwick et duc de Northumberland. Northumberland fait éxécuter son prédécesseur Somerset en 1552. Alors que Somerset était plutôt tolérant, Northumberland profite de son pouvoir pour faire glisser l’Église anglicane vers la Réforme : à partir de 1549, l’Église anglicane perd ses dernières attaches avec le catholicisme et devient entièrement protestante.

Une même évolution va se produire en Écosse, où John Knox (19), collaborateur de Calvin, parvient à faire remplacer le catholicisme par un protestantisme pur et dur - d’où le nom de puritanisme donné à ce courant - qui devient la religion d’État : c’est l’Église presbytérienne écossaise. Dévoré d’ambition, Northumberland, constatant que le roi est mourant, essaie d’éliminer Marie Tudor et Élisabeth, les filles d’Henri VIII, de la succession royale. Édouard VI meurt en 1553 avant d’avoir 16 ans, et Northumberland place sa propre belle-fille, Jane Grey (20), une vague descendante d’Henri VII, sur le trône. Mais Marie Tudor (21) parvient à rallier la noblesse et l’armée autour d’elle, et après une dizaine de jours, Jane Grey doit se retirer. Elle est emprisonnée et sera exécutée en 1554.

Le premier soin de la nouvelle reine Marie Tudor est de faire décapiter Northumberland, pour deux raisons : d’abord parce que celui-ci avait essayé de l’écarter de la succession royale, ensuite pour des raisons religieuses : fervente catholique, Marie Tudor essaiera toute sa vie d’éliminer le protestantisme, officialisé par Northumberland, en Angleterre. Marie Tudor est donc fermement décidée à restaurer le catholicisme dans son pays. C’est la raison principale de son mariage en 1554 avec l’héritier du trône des Habsbourg, Philippe II (22), le fils de Charles Quint. Marie, son mari et le cardinal Poole commencent alors une persécution impitoyable contre les protestants, dont sont victimes d’innombrables «hérétiques», comme l’archevêque Cranmer, l’homme de confiance d’Henri VIII, qui est brûlé vif en 1555 (23). Son mari monte sur le trône d’Espagne en 1556, et ne témoigne plus aucun intérêt à son épouse. Les excès de la répression du protestantisme lui font perdre toute affection de la part du peuple, qui lui donne – à juste raison – le sobriquet de «Bloody Mary». Déçue, vieillie avant l’âge et épuisée, elle s’éteint fin 1558. Sa mort signifie la fin de la courte mais terrible réaction catholique en Angleterre.

À la mort de Marie Tudor, c’est Élisabeth (24), la fille d’Henri VIII et d’Anne Boleyn, qui devient reine d’Angleterre. Élisabeth Ire va régner sur l’Angleterre pendant plus de 44 ans. Pendant le règne de Marie Tudor, qui déteste sa demi-sœur, Élisabeth échappe de justesse au même sort que Jane Grey, mais passe quand même plus d’un an en prison ou en résidence surveillée.

À peine installée sur le trône, elle instaure à nouveau le protestantisme «à l’anglaise», et le souverain d’Angleterre redevient le chef de l’Église anglicane, ce qu’il est actuellement encore toujours. Élisabeth Ire se montre cependant beau- coup plus tolérante que Marie Tudor : même si l’Église anglicane devient la religion d’État, les persécutions des «hérétiques», donc surtout des catholiques, sont sous son règne nettement moins rigoureuses que précédemment.

Élisabeth Ire est entrée dans l’histoire comme «the virgin queen» (25). Elle connaît cependant de nombreux soupirants, certains par amour, comme Robert Dudley, comte de Leicester, d’autres par ambition, comme Robert Devereux, comte d’Essex, qui allait payer son arrogance de sa vie, et encore d’autres par raison d’État, comme François d’Anjou, le frère du roi de France. Finalement, à tous ceux qui la pressent de se marier pour assurer la succession, elle répond qu’elle «est mariée à son royaume».

Sa politique étrangère a toujours consisté a préserver un équilibre en Europe, en évitant que ni la France, ni l’Espagne ne deviennent trop puissantes. Elle commence par soutenir les grands marins anglais qui assurent la suprématie de l’Angleterre sur toutes les mers du monde. Elle anoblit Francis Drake (26), qui attaque et pille systématiquement les convois espagnols, et elle soutient Walter Raleigh (27), qui conçoit le projet de coloniser l’Amérique du Nord.

Philippe II d’Espagne affrète alors une flotte pour envahir l’Angleterre, pour trois raisons :
◆ Il veut mettre fin aux incessants raids anglais contre les possessions et les navires espagnols.
◆ Il veut éliminer la reine Élisabeth, protestante, et réintroduire le catholicisme en Angleterre.
◆ Il veut empêcher que l’Angleterre continue à accorder son soutien à la rébellion des Pays-Bas contre l’Espagne.
Mais cette gigantesque flotte, connue sous le nom d’Invincible Armada, est battue et détruite par la flotte anglaise, commandée par John Hawkins et Francis Drake (28).

Les dernières années de son règne sont moins couronnées de succès, avec des problèmes économiques et des difficultés financières, qui vont faire décroître l’affection que son peuple lui portait. Un des points les plus controversés de son long règne est la relation avec Marie Stuart. 

Marie Stuart (29), reine d’Écosse à l’âge de… six jours, passe une grande partie de son enfance en France, où elle se marie en 1558 au futur roi François II. À la mort de celui-ci en 1560, Marie, veuve à 18 ans, retourne alors en Écosse, où le parti protestant est au pouvoir. Reine catholique dans ce pays protestant, elle se remarie avec Lord Darnley, mais le mariage n’est pas heureux malgré la naissance d’un fils, le futur roi Jacques VI d’Écosse et Jacques Ier d’Angleterre. Darnley est assassiné en 1567, et le peuple murmure que Marie est l’instigatrice de ce meurtre, d’autant plus qu’elle se remarie très peu de temps après avec le comte de Bothwell.

Ayant par ses maladresses accumulé les haines contre elle, aussi bien de son peuple que de la noblesse et des dirigeants protestants, elle est obligée d’abdiquer en 1567 en faveur de son fils, à peine âgé d’un an. En 1568, elle s’enfuit en Angleterre. Elle passe alors 18 ans en résidence surveillée, car la reine Élisabeth la considère toujours comme une menace : la catholique Marie Stuart, qui, en tant que petite-fille de la soeur d’Henri VIII, peut émettre des prétentions au trône d’Angleterre, risque à tout moment de devenir le porte-drapeau du parti catholique en Angleterre.

C’est pour cette raison - un soi-disant complot catholique ourdi par Marie Stuart - que la reine Élisabeth fait finalement décapiter sa rivale le 8 février 1587. Les tombeaux de deux reines sont maintenant réunis dans la même chapelle de Westminster Abbey…

Le long règne de la reine Élisabeth s’achève avec sa mort en 1603. Prudente et intelligente, pragmatique et sans scrupules, son règne a été dans l’ensemble une période de prospérité et de stabilité pour le royaume. Après sa mort, elle a été idéalisée au points que la deuxième moitié du 16e siècle a reçu le nom «d’ère élisabéthaine». C’est l’époque de l’épanouissement du théâtre anglais, avec entre autres Christopher Marlowe et Ben Jonson, mais surtout, en premier lieu, William Shakespeare (30), le plus grand dramaturge et écrivain de la culture anglaise, dont les œuvres font partie des sommets de la littérature mondiale (31).

Une des plus grandes réussites de la reine Élisabeth a été de préparer la voie à une succession paisible. Après sa mort, et selon sa volonté le Conseil royal proclame Jacques VI d’Écosse, le fils de Marie Stuart, roi d’Angleterre sous le nom de Jacques Ier (32). Le fait que le roi règne sur l’Angleterre et l’Écosse ne signifie cependant pas que ces pays sont unis : les deux pays gardent leur indépendance et leurs institutions propres, et le fait qu’ils sont gouvernés par le même roi n’est rien de plus que le fruit des circonstances.

Guy Coutant