Henri Péquet : La première poste aérienne du monde (1911)

carte postale

C’est grâce à un petit vol de 10 kilomètres qu’Henri Péquet (1888-1974) entra dans la légende en réalisant la première poste aérienne du monde en Inde anglaise le 18 février 1911. Des courriers portant un spectaculaire cachet lilas représentant le biplan de l’exploit en témoignent.

Né à Bracquemont (Seine Inférieure) le 1er février 1888, apprenti ajusteur aux usines Renard, il a l’occasion d’assister aux vols d’Alberto Santos Dumont à Bagatelle. Il commence par pratiquer des ascensions en ballon libre avec Baudry, puis il pilote le dirigeable Ville de Paris, appartenant à Henri Deutsch de la Meurthe, magnat des pétroles Jupiter et mécène de l’aérostation puis de l’aviation.

Brevet de pilote n°88

En 1908 il rejoint l’entreprise de construction d’aéroplanes «Les Frères Voisin» de Gabriel et Charles Voisin à Mourmelon (Marne) où il est engagé comme mécanicien. Il s’initie au pilotage avec le chilien José Luis Sanchez-Besa et participe à ce titre au meeting de Johannistal près de Berlin. Le 30 octobre 1909, au meeting de Hambourg, alors que, devant le mauvais temps, Sanchez-Besa hésite à décoller, Péquet prend l’air et réussit parfaitement son vol. Il participe au meeting de Buenos Aires en 1910 et devient instructeur à Reims alors qu’il n’a pas de brevet de pilote. Il obtient le 10 juin 1910 le brevet n°88 sur un biplan Voisin. Il participe le 10 juillet 1910 à la deuxième Grande semaine d’aviation de Champagne sur un biplan Sanchez-Besa.

En route pour l’Inde

En 1911 Henri Péquet est recruté comme pilote d’essai par la Humber Motor Company de Conventry (G.B.). Cette société décide de participer à l’exposition de l’industrie des transports et de l’agriculture qui se tient à Allahabad (Inde anglaise) sur le Gange. Une équipe de 4 participants sous la direction du Captain Walter George Windham est constituée. Elle comprend 4 personnes (le pilote anglais Keith Davies et son mécanicien Haffkin ainsi qu’Henri Péquet et son mécanicien Billon) et deux avions (un Blériot XI monoplan type traversée de la Manche et un biplan Sommer à moteur Gnome de 50 chevaux). Ils font le voyage vers l’Inde à bord du paquebot anglais Persia puis terminent le trajet en train jusqu’à Allahabad. Ils s’installent près du fort d’Akbar, à proximité du terrain de polo qui sera utilisé comme aérodrome. Le 5 décembre 1910 les avions sont installés et le 10 Keith Davies décolle, suivi de Péquet le 11. Le Captain Windham rencontre Sir Geoffrey Clarke, Postmaster of the United Provinces et sur la suggestion du vicaire de l’église de la Sainte-Trinité nait l’idée d’un transport de courrier surtaxé par avion avec un cachet spécial.

Il s’agit de lever des fonds pour le Oxford & Cambridge Hostel qui hébergeait les étudiants indiens et pour l’église de la Sainte-Trinité mais aussi de faire de la publicité pour la Humber Motor Company. Pour cette grande première aéropostale on choisit le biplan Sommer capable d’emporter une charge plus importante que le Blériot et Henri Péquet en raison de son expérience. La tentative est rendue publique et 6000 plis sont confiés à Péquet. Il s’agit de relier Allahabad à Naini Junction à 10 kilomètres de là en survolant la Jamuna, un affluent du Gange. Le vol dura 27 minutes et fut effectué sans incident ; Péquet racontera à plusieurs reprises son vol.

«- Dans quelles conditions s’est effectuée la première poste aérienne ? L’appareil d’abord ?
- C’était un Sommer, avec un moteur rotatif Gnome de 50 chevaux. Biplan, biplace.
- Comme appareils de bord ?
- Il ne faut pas croire que nous avions à cette époque des tableaux de bord ! Devant nous, c’était le vide. J’avais une montre au poignet droit, et un altimètre sur le genou gauche.
- Pas de compte-tours ?
- Non. Au départ, on réglait à environ 1200 tours au moyen de la «cloche à huile» que l’on entendait battre et que l’on surveillait avec sa montre !
- Le terrain maintenant ?
- C’était le terrain de polo.
- La mission ?
- Rallier Naini, à quelque dix kilomètres de Allahabad et transporter un sac de quinze kilos de courrier : six mille lettres et cartes, dont quelques-unes pour le roi d’Angleterre, le roi d’Italie, le roi des Belges, la reine de Hollande et beaucoup de très hautes personnalités.
- Il y eut un cachet spécial ?
- Bien sûr. Car les organisateurs accordaient beaucoup d’importance à l’affaire. Le cachet était composé de ces mots : first aerial post.
-Et vous en avez encore un ?
- Naturellement. Je me suis écrit ce jour-là !
- Quel jour exactement ?
- Le 18 février 1911.
- Il faisait beau ?
- Bien sûr. Autrement on n’aurait pas volé !
- Vitesse ?
- 60 à l’heure en vol, 50 pour l’atterrissage...
- Durée de vol ?
- 27 minutes.
- Le relief ?
- Plat. J’ai suivi la route au milieu des forêts.
- Sur le vol lui-même, des souvenirs ? La foule
au départ ?
- Non. Surtout des buffles ! Dès le décollage, il fallait passer au-dessus du Gange. Et je n’étais pas très rassuré...
- Il est large ?
- Oui, trois ou quatre cents mètres... Mais ce n’était pas tellement le bain que je craignais. C’étaient les crocodiles !
- Et à l’arrivée, la foule !
- Non. Un fonctionnaire des postes à qui j’ai remis mon sac.
- A quelle altitude le trajet ?
- Quarante à cinquante mètres. Pas plus.
- Et la presse en a parlé ?
- Oui. Voici un extrait d’un journal de l’époque : je lis : «On a reçu à Londres, à la fin de la semaine, des lettres provenant des Indes et portant un cachet nouveau dans l’histoire postale, le premier cachet reconnu par les autorités pour oblitérer des lettres transportées par voie aérienne... Ce sont les premières lettres distribuées officiellement par aéroplane. Le supplément de transport s’est élevé à six annas par lettre». 

La préparation du vol, notamment sur le plan postal prit plus d’un mois. Un grand cachet fut apposé en lilas sur les timbres à l’effigie de George V affranchissant les 6000 plis du courrier parmi lesquels 40 cartes postales spéciales. Ce cachet avait été dessiné par le Captain Windham lui-même et fabriqué par les ateliers postaux d’Aligarh. L’abréviation «U.P.» signifie United Provinces.

Résistant pendant la seconde guerre mondiale

Avant la première guerre mondiale il est l’un des premiers pilotes militaires. Il est basé à l’aérodrome de Chateaufort (Seine et Oise). Mobilisé en 1914 alors qu’il participe à un meeting aérien à Moscou, il est détaché en Russie comme instructeur sur avion Morane Saulnier. Il traverse la première guerre mondiale sans encombre puis rentre en France comme pilote d’essai chez Morane Saulnier, firme qu’il quitte en 1934 pour l’aéro-club de Vichy dont il devient chef-pilote, puis en juillet 1940 il devient directeur de l’aérodrome de Vichy-Rhue. Avec son épouse Andrée il entre dans le réseau de résistance Alliance. Ils sont arrêtés par le SIPO-SD, le 22 avril 1943. Si Henri Péquet est libéré le 25 août 1943, son épouse est déportée à Ravensbrück. Elle sera libérée par les troupes américaines le 7 mai 1945. A la Libération il reprend ses fonctions à l’aéro-drome de Vichy jusqu’en 1953. Il meurt le 13 mars 1974 à 86 ans. Il était officier de la Légion d’honneur et titulaire de la médaille de l’aéronautique. Le 19 février 1989 une rue Henri et Andrée Péquet est inaugurée dans le quartier des Ailes à Vichy.

Bertrand Sinais