Quand les Américains s’intéressaient à nos entiers postaux

1. Ultimes retouches des plaques à partir desquelles sont imprimés les timbres-poste avec sur la table les outils bien connus des graveurs : un jeu de burins montés sur des manches en bois en forme de poire, des pointes sèches, une loupe, etc.

Nous avons une documentation assez bien fournie émanant d’A. Maury et L. Dumoulin, directeur de l’Atelier, quant à la fabrication des timbres-poste au début du siècle dernier. Mais pour ce qui concerne les entiers postaux, la littérature est moins abondante pour ne pas dire quasi-inexistante. Paradoxalement, c’est outre atlantique que l’on trouve des informations assez précises sur la fabrication des entiers postaux dans les années 1900.

L’orsque les ateliers de fabrication des timbres-poste ont été déménagés en 1895 pour le 103 boulevard Brune, c’est à Monsieur Gaumel, préposé du Ministère des P.T.T. depuis de longues années comme Chef de l’Atelier de fabrication dans les anciens locaux possédés par l’Etat rue d’Hauteville, que l’on fit appel. Il se vit confier la tâche d’ordonnancer ce nouvel établissement autonome et complet sur un plan administratif et organisationnel. Ainsi, on lui doit la réalisation des plans pour la construction du bâtiment, l’aménagement interne permettant aux ouvriers de  travailler dans les meilleures conditions et aussi l’invention de nouvelles machines. La plus connue, dont nous avons déjà parlé dans un article précédent rappelé en bibliographie, est certainement la machine à gommer à laquelle est associé l’imposant séchoir mécanique qui réduisait le temps et le personnel. Tous les perfectionnements et les nouvelles inventions ont été brevetés à son nom, ce qui lui valut l’attribution de la Légion d’honneur.

Un peu plus tard en 1906, devant l’accroissement de la consommation des timbres-poste, il a fallu compléter l’outillage existant par des machines d’un rendement plus élevé.

Devant cette modernisation qui portait au plus haut niveau de performance notre atelier de fabrication des timbres-poste, voilà qu’un magazine américain de vulgarisation scientifique eut l’idée de rédiger un article dans l’une de ses publications de 1909. Ce magazine créé en 1845, sobrement intitulé Scientific American, mettait l’accent sur ce qui se passait à l’Office des brevets des Etats-Unis d’Amérique et rendait compte également d’un large éventail d’inventions conçues dans le monde entier.

C’est ainsi que l’«usine du gouvernement de fabrique du timbre-poste français», selon la dénomination de l’article, fit l’objet de 2 pages illustrées de photos, en premier lieu sur la fameuse machine à gommer avec séchoir de Monsieur Gaumel, puis assez longuement sur la fabrication des entiers postaux. C’est ce second point, plus précis que les ouvrages français se focalisant surtout sur les timbres et moins sur les entiers, qui est repris ici pour nos lecteurs. Le périmètre en est établi par ledit article : «En plus des timbres-poste et des mandats, l’usine du gouvernement fabrique des enveloppes pneumatiques, des cartes pneumatiques ou «petits bleus», des bandes pour journaux timbrées, des cartes lettres et des cartes postales».

Nous allons donc présenter les différentes machines et outils utilisés aux étapes successives que sont la confection des plaques d’impression, l’impression, le gommage, le découpage, le pliage, le perforage et le conditionnement des mandats.

La confection des plaques d’impression

Pour chaque émission d’un nouveau timbre- poste, l’administration fait le choix d’un dessin, soit directement, soit par voie de concours, qui est confié à un artiste graveur chargé d’établir «le coin original» servant à confectionner les outils nécessaires à l’impression.

Ce coin unique, généralement en métal, quelquefois en buis, doit être reproduit à un certain nombre d’exemplaires pour la confection des plaques d’impression afin de pouvoir imprimer sur un support papier (nous ne détaillons pas ici les nombreuses étapes intermédiaires non spécifiques aux entiers, car elles font déjà l’objet de nombreuses études). Leur mode d’obtention, relatif à la typographie dans le cas présent, aboutit à un assemblage rigide de plusieurs éléments appelé galvano ayant 50 reproductions pour les timbres. Pour les entiers, les planches d’impression sont préparées également par galvanoplastie avec une composition différente dans son ensemble comprenant une seule figurine pour la valeur d’affranchissement (généralement celle d’un timbre déjà existant ou typique selon l’entier concerné) et un certain nombre de caractères d’imprimerie pour le texte, des traits et autres motifs pour les différentes indications liées à l’utilisation qui en sera faite.

Lorsque les travaux ayant pour but de multiplier le poinçon-type avec valeur en nombre suffisant sont terminés, la plaque d’impression termine son parcours dans l’atelier des graveurs (1). Les graveurs qui œuvrent dans cet atelier ne sont pas les auteurs du coin original tels les Mouchon, Roty et autres dont les noms figurent en signature des timbres de cette période. Ces graveurs sont des salariés du Ministère des P.T.T. qui participent à l’intégration des derniers stades de la fabrication (cela peut être la valeur faciale par exemple). Nous distinguons parfaitement deux ouvriers dont celui de droite s’affaire à la confection d’un galvano de 50 empreintes assemblées en deux rectangles de 25 timbres (l’un parfaitement visible sur la table) et celui de gauche intervient sur une plaque en forme de coquille d’un format tel qu’elle servira probablement à l’impression d’un entier. Vu la période, il peut s’agir de deux des trois graveurs en poste en 1909 : Lhomme (1885-1916) - Barberolle (1890- 1910) - Guillemain (1904-1928). Ils sont peu connus, car quel que soit leur travail, ils ne sont pas autorisés à signer les timbres ou documents sur lesquels ils interviennent, seule la première lettre de leur nom apparaît quelques fois. Au final, chaque feuille qui passera sous les cylindres recevra l’empreinte ainsi achevée.

L’impression

Jusqu’au tout début du 20ème siècle, l’impression des timbres-poste et autres documents était assurée par des «presses à platine», inventée par l’anglais Napier. La caractéristique de ces presses est que l’impression se fait à plat procurant une très bonne qualité, mais à un faible débit. En 1906, on eut alors recours à un nouveau type de «presse en blanc à deux tours de cylindre», de conception française, des marques Marinoni (2), Dutartre et Alauzet & Cie. La modification importante apportée par ce type de machines plus modernes réside dans la suppression du temps d’arrêt du cylindre. Ainsi, le cylindre, d’un diamètre plus grand par rapport à ce que l’on connaîtra quelques années plus tard avec les presses dites rotatives, est animé d’un mouvement de rotation continu, mais deux révolutions complètes sont néanmoins nécessaires pour effectuer l’impression d’une feuille.

Les machines en blanc ne peuvent donner que des impressions monochromes (timbres-poste de petites faciales). Pour la fabrication des figures qui doivent être imprimées en deux couleurs juxtaposées, l’atelier utilise des machines à deux couleurs système Lambert ou Alauzet, avec lesquelles les deux impressions, correspondant à deux marbres, se font sur un cylindre de pression unique.

A la sortie, les documents sont empilés par centaines pour être découpés dans les feuilles imprimées. Les enveloppes subissent un traitement particulier : une dame insère les pièces séparément dans un appareil qui les plie et les attache. Le rabat est ensuite gommé par une autre machine (décrite ci-après). Les cartes postales et les bandes pour journaux ne réclament pas de pliage.

Le gommage

Le gommage, assuré par la machine Gaumel pour les feuilles de timbres enduites de gomme à l’aide d’un transmetteur et d’un barboteur, ne peut convenir pour les entiers tels les enveloppes, cartes lettres, cartes télégrammes, cartes pneumatiques, bandes pour journaux sur lesquelles on ne gomme que la partie devant être collée. Il existe donc une machine spécifique pour gommer les bordures (3).

Comme il est dit dans le magazine Scientific American, le fonctionnement est le suivant : «un ouvrier pose les enveloppes sur de longues bandes de toile qui, se déplaçant continuellement, les transportent jusqu’au rouleau à gomme puis vers d’autres bandes d’extrémités disposées horizontalement sur une distance de 40 mètres. A la fin de ce parcours les enveloppes, maintenant sèches, tombent sur d’autres bandes de toile se déplaçant à la portée d’un homme qui classe les enveloppes sur une table». Il s’agit de l’ouvrier en bout de chaîne, assis sur une chaise. Toutefois, nous n’en sommes pas encore à l’état d’enveloppes à l’unité comme on peut le penser dans la description, mais plutôt de feuilles entières qui devront passer dans l’atelier suivant pour le découpage.

Concernant cet atelier de gommage et de séchage, signalons qu’il est situé à l’étage, au- dessus des presses, sous une toiture en verre destinée à retenir la chaleur tout en conservant l’évaporation.

Le découpage

Le découpage (aussi appelé ébarbage) est réalisé dans un atelier particulier (4). Selon l’explication technique qui est donnée par Arthur Maury quant au fonctionnement proprement dit des machines, «les découpoirs sont des outils puissants et de précision, mus par la vapeur. Les feuilles, six au plus, sont placées l’une sur l’autre, dans un châssis en fer à double charnière et à pinces haut et bas …. Il est muni d’une poignée à l’aide de laquelle l’ouvrier, après l’avoir engagé sur deux rails, le pousse jusque sous le découpoir où il s’arrête, le choc, fer contre fer, produit un bruit retentissant, le découpoir s’abaisse, il se relève à peine et recommence 18 fois tandis que le mécanisme fait avancer régulièrement le cadre. Lorsque celui-ci est au bout de la course, il est renvoyé brusquement vers l’ouvrier qui le saisit et le remplace par un autre garni de feuilles».

Les cartes lettres et les cartes pneumatiques, surnommées «les petits bleus» par les ouvriers de l’Atelier compte tenu de leur taille et de leur couleur bleutée, nécessitent des appareils compliqués et de longues opérations. Après l’impression, le découpage et le gommage, elles doivent être pliées et perforées.

Le pliage

Le pliage se fait avec une petite machine (5) actionnée par un garçon, qui pose chaque carte sur un plateau dans lequel la carte est forcée par la descente d’un couteau émoussé activé par une pédale. De cette façon, le garçonnet plie de 4 000 à 10 000 feuilles en huit heures.

Le gommage est réalisé de la même manière que dans le cas des enveloppes.

Le perforage

Le perforage a pour but de faciliter l’ouverture des cartes après qu’elles aient été encollées. Les entiers sont imprimés sur un papier plus rigide que les timbres-poste, ce qui rend plus délicate cette opération. La nature du papier et surtout la forme particulière du piquage font que l’outil ne peut qu’être unique (6).

Toujours selon l’explication technique qui est donnée par Arthur Maury quant au fonctionnement proprement dit des machines, «Les organes essentiels de la machine à perforer actuelle sont :

Une platine animée d’un mouvement alternatif vertical et agissant sur des poinçons en acier qui font l’office d’emporte-pièce. Ceux-ci sont groupés à la dimension de l’objet à pointiller

◆Un sommier fixe portant une plaque motrice en acier percée de trous dans lesquels pénètrent les poinçons quand la platine s’abaisse.

◆ Une crémaillère à dents de loup commandée par un cliquet d’avancement.»

Cette opération délicate peut donner des marges irrégulières, et pas toujours concordantes avec le centrage prévu, au désespoir des puristes qui souhaitent une pièce bien centrée… ou au bonheur des variétistes lorsque le décalage est important. Le perforage concerne uniquement les cartes lettres et les cartes pneumatiques. La fabrication des entiers (hors mandats) est terminée avec ce dernier geste.

Le conditionnement des mandats

Le cas des mandats est tout aussi intéressant dans la mesure où leur usage et leur présentation nécessitent un traitement supplémentaire pour les numéroter mécaniquement et les enliasser en cahiers.

A l’issue de leur impression, ils sont classés par 200 formules et disposés sur une immense table tournante en fer, d’un rayon de dix mètres. A mesure que la table fait dérouler sous leurs yeux les feuilles entassées, des ouvriers prennent une feuille de chaque numéro pour constituer un cahier (7).

Il ne reste plus qu’à vérifier les documents achevés, à les compter, à les empaqueter ; là, ce sont les mains féminines des vérificatrices qui achèveront ce travail avant que l’Agence comptable du timbre ne se charge d’approvisionner les recettes principales des chefs-lieux de départements. Ces derniers ravitaillent ensuite les bureaux de poste secondaires pour la vente au public.

Le texte qui commente les photos est une compilation des études et recherches d’auteurs de l’époque qui nous ont laissé une trace de leur travail. Nous leur savons gré d’avoir bien voulu nous le transmettre par écrit.

En guise de conclusion, nous laissons le soin au lecteur d’apprécier le jugement porté par nos amis Américains sur l’Administration à la Française : «Il convient d’observer qu’avec une main-d’œuvre sélectionnée mais très réduite, dont le salaire journalier est d’environ 40 cents pour un garçon, de 65 cents à 1,05 $ pour les femmes et de 2 $ au plus pour les hommes, le gouvernement fabrique des timbres-poste à un prix extrêmement faible d’un coût d’environ 20 centimes ou 4 centimes pour mille ; ainsi le timbre de 10 centimes se vend 500 fois sa valeur réelle. Ce sont là des avantages qu’on ne trouve plus guère aujourd’hui dans les ateliers de timbres-poste prospères, mais ils servent à soutenir une vaste administration qui étend ses ramifications jusqu’aux plus petits villages de France, et quand on se souvient que les recettes annuelles de la poste française, télégraphe et les services téléphoniques s’élèvent à environ 300 millions de francs ou 60 000 000 $, il faut admettre que cet argent est utilisé à bon escient».

Gérard Gomez

BIBLIOGRAPHIE :

«Histoire des timbres-poste français» d’Arthur Maury
«La Fabrication des Timbres-Poste» dans L’illustration économique et financière N° spécial de 1922 et «Les Timbres-Poste Français» Editions Yvert & Cie de janvier 1933 par le même auteur L. DEMOULIN Inspecteur puis Directeur de l’A.T.P.
«Ils sont forts ces Américains» sur le blog semeuse13 http://semeuse. blogspot.com/
Article «Une visite de l’Atelier des timbres-poste pour remonter le temps» par Gérard Gomez dans Timbres magazine N° 191 Juillet-Août 2017.

ICONOGRAPHIE :

«La Fabrication du timbre-poste français» dans la revue Scientific American 1909 et collection de l’auteur