Paris, 1814 : à la recherche des disparus de la Grande Armée…

3. Le retour des prisonniers n’est pas qu’une question humanitaire et sociale, elle est aussi politique. Le gouvernement de Louis XVIII, par son action, espère bien améliorer son image auprès des Français. Pour autant, certains de ces soldats, notamment ceux qui ont connu les fastes et les heures de gloire de l’Empire, n’adhèreront pas au nouveau régime. C’est le cas de certains « demi-soldes », ces officiers rayés des cadres d’active et renvoyés dans leur foyer. Ici, une illustration de Job (1858-1931).

Alors qu’à la chute de l’Empire plus de 150.000 militaires français sont prisonniers aux quatre coins de l’Europe, le « Bureau de correspondance » d’Alexandre Dezos de La Roquette s’efforce, par des échanges épistolaires soutenus, d’en retrouver la trace à la demande des familles. Le recoupement de quelques pièces originales relatives à cette offi cine méconnue nous permet, désormais, d’en préciser le fonctionnement.

Au printemps 1814, alors que l’Empire s’est effondré, entre 150 et 200.000 soldats de la Grande Armée se trouvent prisonniers en Europe voire outre-mer, parfois depuis plusieurs années. Leurs conditions d’existence sont souvent difficiles, parfois même dramatiques : détenus pour certains à bord des pontons britanniques, ces navires désarmés qui servent de prisons flottantes (1), ou encore dans quelque district de Sibérie distant de plus de 700 km de Moscou, ils sont aussi fréquemment privés de tout contact épistolaire avec leur famille. L’absence de nouvelles d’un époux, d’un frère ou d’un fils peut aussi faire craindre le pire : on estime aujourd’hui que les guerres napoléoniennes ont causé la disparition de 900.000 à un million de combattants français, majoritairement des suites de leurs blessures. Dans ce cas de figure, cependant, les autorités militaires ont pour ordre de transmettre aux familles un extrait mortuaire (2) : ce document, souvent adressé à la mairie du lieu de résidence du militaire décédé, permet aussi d’enclencher les éventuelles procédures de succession. Pour autant, en janvier 1818 encore, plus de 15.000 de ces extraits mortuaires sont toujours en attente à Paris, à la Division des déboursés & rebuts, non distribués et retenus pour vice d’adresse : ne pas avoir reçu d’avis mortuaire ne signifie donc pas que son parent, soldat, est toujours en vie ! On imagine ainsi aisément l’inquiétude des familles…

Le lent retour des prisonniers

C’est dans ce contexte que, dès le retour au pouvoir des Bourbons, la question du sort des prisonniers de guerre doit être réglée. L’article 7 de l’armistice signé, le 23 avril 1814, avec les armées coalisées dressées contre la France napoléonienne stipule : « les prisonniers, officiers et soldats de terre et de mer, ou de quelque nature que ce soit, et particulièrement les otages, seront immédiatement renvoyés dans leur pays respectif sans rançon, et sans échange ». Il est prévu que le gouvernement de Louis XVIII nomme des commissaires chargés de s’assurer du rapatriement des prisonniers détenus en Angleterre, en Espagne, en Autriche et dans les Etats allemands ainsi qu’en Russie. Ces derniers ont pour mission de se rendre dans les pays concernés, et d’organiser concrètement un retour des captifs qui s’avère loin d’être aisé, notamment depuis l’Europe de l’Est. Le trajet se fait par la voie de terre le plus souvent, et parfois par la voie de mer : ainsi, sans attendre l’arrivée des commissaires français, certains détenus enfin libérés prennent d’eux-mêmes le chemin du retour. Ceux qui disposent de ressources parviennent à s’organiser efficacement, à l’image du général Vandamme qui peut affréter, à Riga, le vaisseau danois Coff Anna Dorothea pour lui et une cinquantaine d’officiers. Pour les moins chanceux, dont le lieu de détention n’est par exemple pas connu des commissaires de Louis XVIII, commence alors un long périple dont les conditions sont tributaires du bon vouloir des autorités locales, et des habitants, des contrées traversées… Paris en vient ainsi à signer des conventions avec les pays vainqueurs : il leur échoie de financer les retours, en assurant vêtements et ravitaillement, parfois même une demi-solde, à charge pour le gouvernement français de leur rembourser les frais avancés : ceux-ci représentent un peu plus de deux millions de francs fin 1815 (3).

Si dans son rapport adressé au roi dès juin 1814, Dupont de l’Etang, le nouveau ministre de la guerre, peut annoncer que 127.000 soldats sont ou vont être mis en route vers la France, à partir de 1816, les rapatriements changent d’échelle : fini les longs convois qui traversent la Pologne ou la Prusse, ce sont désormais des retours individuels ou en petits groupes qui sont parfois pris en charge par les autorités consulaires françaises. Le dernier retour officiellement enregistré dans les archives du ministère de la guerre date même du 18 septembre 1839 !

Le « Bureau de correspondance » de Dezos de La Roquette

Prisonniers ? Décédés ? On comprend que de très nombreuses familles soient dans la plus grande incertitude quant au sort de leurs proches portés disparus en ce printemps 1814… Il nous a été possible de réunir quelques documents originaux qui illustrent l’activité de recherche menée par l’officine d’Alexandre Dezos de La Roquette à ce moment là : une circulaire générale qui explicite sa démarche, une requête de recherches, un formulaire type de demande de renseignements ainsi qu’un avis particulier dédié aux frais postaux. Examinons-les tour à tour.

Le premier document vise à faire connaître l’entreprise et son objectif : il prend la forme d’une circulaire envoyée à des maires ou conseils municipaux semble-t-il. La diffusion de son texte par voie de presse n’a pas été envisagée ou n’a pas vraiment réussi : en dépouillant, pour le deuxième semestre 1814, les journaux numérisés par la BnF nous n’avons trouvé qu’un seul avis, publié le 20 juillet dans le Journal politique et littéraire d’Indre-et-Loire. Après avoir rappelé le contexte et les conditions de la captivité (4), Dezos de la Roquette poursuit : « pour remplir ces différents objets, un correspondant à Paris est nécessaire. Le directeur du bureau de correspondance, rue de Seine, n° 12, faubourg Saint-Germain, offre ses services aux personnes qui croiront avoir besoin de lui. A cet effet, elles devront s’adresser par écrit (5) dans le logement ci-dessus indiqué à M. le directeur du bureau de correspondance », et d’énumérer ensuite l’ensemble des informations requises pour lancer les recherches : état-civil bien sûr, mais aussi unité militaire, lieu de cantonnement, batailles ou combats concernés, etc. Muni de ces renseignements, « au moyen de ses relations établies dans l’étranger, de son zèle et de ses soins à Paris, le bureau de correspondance se procure tous les renseignements désirés, en fait parvenir le résultat aux personnes qui l’ont honoré de leur confiance, et leur transmet des actes mortuaires ou des états de situation réguliers et officiels ».

La très grande majorité des missives conservées et qui peuvent être aujourd’hui entre les mains des collectionneurs ne comportent plus le feuillet de correspondance, mais uniquement celui de l’adresse et du timbrage. Les demandes des familles (6) reflètent souvent l’inquiétude qui les étreint : « […] mon fils qui m’est cher était à l’Armée du Nord, soldat dans le 41ème régiment des lanciers, 3ème compagnie, 1er escadron […] dans sa troisième année de service militaire. J’oubliais de vous dire, suivant ce que m’a rap- porté un de ses amis, il fut blessé à une affaire tout près de Metz en Lorraine et qu’il avait été porté à l’hôpital, cela me fait espérer que vous ne négligerez rien à me rendre une réponse relative à ma demande ».

Fort de ces éléments, Dezos ou Vernon, son secrétaire, entament leurs démarches : nous pouvons ainsi présenter une lettre-type destinée aux autorités militaires (7), elle est ainsi rédigée : « Messieurs, je suis chargé de m’instruire auprès de vous du sort des militaires dénommés de l’autre part. Je vous prie, Messieurs, de vouloir bien avoir l’extrême complaisance de faire faire les recherches nécessaires pour me mettre à même de satisfaire aux désirs des familles intéressées, en me transmettant le plus tôt qu’il vous sera possible tous les renseignements à votre connaissance ». Les renseignement reçus sont ensuite transmis aux familles.

Parlons d’argent…

On imagine volontiers la quantité de missives à échanger pour résoudre les cas les plus complexes : outre les autorités militaires, le Bureau a parfois dû contacter des instances politiques ou diplomatiques. La question des frais postaux, non négligeables, fait donc l’objet d’une communication particulière (8) : « les premiers faux-frais, les affranchissements des lettres écrites par le Directeur du Bureau de Correspondance, soit en France soit à l’étranger, et les ports des lettres qu’il reçoit en réponse des renseignements demandés, l’entrainent à des avances considérables par la quantité de lettres qui arrivent ; il est en conséquence juste et indispensable que chaque partie intéressée adresse au Directeur du Bureau de Correspondance la somme de 10 francs par individu, pour couvrir ces premiers frais, en un mandat sur la poste, à l’ordre de Dezos ». Quant à la rémunération de Dezos de La Roquette, il ne nous est pas possible de l’établir avec précision, la même circulaire précisant « lorsqu’un résultat sera obtenu, les familles en seront instruites et se libèreront suivant leurs moyens et leur volonté, le Directeur du Bureau de Correspondance ne voulant jamais imposé de condition »… qu’en termes choisis ces choses là sont dites !

Laurent Veglio

La pratique des bureaux de correspondance 

La démarche de Dezos de la Roquette, sur la méthode, n’est pas une innovation : elle s’inscrit dans un contexte plus large qui a pris naissance sous l’Ancien régime. Avant d’être regroupés en 1766 en une seule structure bénéficiant d’un monopole royal, il existait à Paris trois « bureaux de correspondance », entreprises privées, qui servaient d’intermédiaires à leurs clients, et ce pour toutes sortes d’affaires, moyennant des frais fixes ou proportionnels à la valeur des transactions : perception de rentes, opérations commerciales ou immobilières, contentieux, négociations diverses et variées, publication d’avis, etc. Le nom officiel du bureau unifié de 1766 est à cet égard significatif : « Bureau de correspondance générale, de rencontre de toutes les commodités réciproques des sujets dans toute l’étendue du royaume » (A).

Avec la disparition, à la Révolution, du monopole dont bénéficiait ce « Bureau de correspondance générale », on voit éclore à Paris une multitude de ces officines qui se proposent de remplir la même mission de chargés d’affaires financières ou économiques. Mais pas seulement : en parcourant la presse de l’époque mise à disposition par la BnF, nous avons rencontré un grand nombre d’avis régulièrement publiés pour faire leur promotion, notamment auprès des habitants de province. Vous êtes passionné de théâtre ? Le bureau du citoyen Desprès, au 4 de la rue de la Michaudière, se charge de vous faire parvenir « à peu de frais » les programmes, les performances des actrices et acteurs, ou encore les croquis des décors et des costumes des pièces jouées dans la capitale (Le Courrier des spectacles, 2 juin 1803). Vous avez  envoyé votre fils étudier à Paris ? Contactez, au n° 5 de la rue des Deux-Écus, la « Maison de commission, d’adresses et de renseignements » : elle vous propose d’en assurer la surveillance, de lui fournir effets et argent dont il aurait besoin, et de vous faire parvenir un rapport mensuel sur sa situation… et son comportement (Journal politique du département de l’Aube, 7 juillet 1822). On le voit, ce ne sont pas les champs d’action qui manquent pour ces « bureaux de correspondance » !

Ils ont par ailleurs attiré l’attention de Jean Sénéchal qui leur consacre un chapitre dans le tome 2 de son ouvrage Bureaux spéciaux, franchises, contreseings […] : l’auteur s’est essayé à en dresser une liste dont l’exhaustivité n’est hélas pas possible. Sans doute a-t-il été interpelé par le fait que certains de ces bureaux ont utilisé des timbres administratifs frappés au recto de leurs lettres (B). Pour autant, pour une grande partie d’entre elles, les suscriptions restent d’une très grande discrétion (C). Histoire, peut-être, de pré- server le secret des affaires et des missions qui leur étaient confiées…