La France combattante fait le choix de retenir un type unique de timbre avion avec cartouche différent pour chacun des 13 territoires (cf. n°234). Alors qu’ils sont très peu cotés, ils peuvent être relativement difficiles à trouver sur lettre. Les archives nous éclairent sur leur mise en circulation chaotique.
Les timbres avion de la France libre souffrent d’une perception faussée qui dévalue, à tort, leur intérêt. Proposés de façon abondante à l’état neuf, ils n’ont qu’une cote dérisoire. Cela est dû à la vente massive de séries complètes par les guichets philatéliques de Londres, puis d’Alger et enfin, après la Libération, de Paris. Par contre tout indique que les ventes à la colonie, pour l’affranchissement du courrier, ont été tardives et modestes. Dès 1940, Londres donne la priorité à l’approvisionnement des offices postaux en valeurs ordinaires, dans la mesure où celles-ci, comme celles de poste aérienne, sont utilisées indifféremment pour composer l’affranchissement de tout type de correspondance. L’impression différée, puis les envois fragmentés et vite épuisés, limitent leur mise en circulation. Ainsi, les plis affranchis de timbres avion au type Dulac sont peu fréquents et méritent une meilleure attention des philatélistes. La mise en route des timbres imprimés à Londres est confiée, comme tous les envois de la France libre, à la Direction de l’armement. Le commissariat à la Guerre diffuse le 12 mai 1941 puis le 2 mai 1942, des notes relatives aux expéditions de matériel. Elles précisent que les services expéditeurs ont en charge le marquage et l’emballage maritime. Il doit être solide et, dans toute la mesure du possible, cerclé de fer et cramponné. Toutes les marques de colis doivent, pour des raisons d’identification, apparaître à l’intérieur d’un cadre surmonté du nom du port de débarquement indiqué en Anglais : Beirut, Duala ou Numea par exemple. La Croix de Lorraine, la mention FFL, l’indicatif d’origine, l’indicatif de lot, le numéro d’ordre du colis et l’indicatif maritime sont apposés au pochoir et à l’encre indélébile ; pour le service des timbres, l’indicatif d’origine est FFS (Free French Stamps). Afin de préserver le secret qui protège les convois, quelques jours avant l’enlèvement, les services britanniques communiquent à l’expéditeur un indicatif maritime et la veille de l’enlèvement, le Movement Control alerte par téléphone le service où les colis sont entreposés. Voilà pour les règles, ensuite commencent les péripéties, reconstituées à travers des échanges de télégrammes sur le sort de telle ou telle caisse. Ils révèlent aussi que les difficultés d’acheminement peuvent avoir des causes tragiques.
Détruit par l’ennemi
Par exemple, le service des timbres de Londres, par un télégramme du 23 octobre 1942, informe le Cameroun d’un envoi par mer qui contient notamment, semble-t-il, la première livraison de timbres avions. Mais le 26 février 1943, Douala signale que les timbres avion annoncés ne sont pas parvenus. Le 23 mars suivant, le service des timbres communique qu’après enquête il a appris que l’envoi a été détruit par l’ennemi. Londres expédie immédiatement par avion 10.000 timbres à 1 f, 5.000 à 1,50 f, 4.000 à 5 f, 2.000 à 10 f et 1.000 à 25, 50 et 100 f. Puis, le 16 juin 1943, Douala télégraphie que les timbres ordinaires de 20 f sont presqu’épuisés et que les envois sont insuffisants. Le gouverneur demande d’urgence l’expédition par avion de 10.000 figurines à 10, 20 et 25 f et de 5.000 à 50 et 100 f. Le 22 juillet 1943, Londres fait savoir que sont expédiés par avion, en quatre paquets : 5.000 timbres à 10 f et 15.000 à 20 f ordinaires, 10.000 à 5 f, 5.000 à 10 f, 1.000 à 25 f et 50 f et 2.000 à 100 f avion. Le service précise que le complément sera envoyé dès réception d’une nouvelle commande passée en juin à l’imprimerie.
Le 13 septembre 1943, ces timbres ne sont pas encore parvenus à Douala. Il n’y sont reçus que le mois suivant, mais le Cameroun signale à Alger qu’il faut prévoir un épuisement très rapide. Le gouverneur, «en vue d’éviter une gêne constante et des demandes fréquentes» estime nécessaire l’envoi de 200.000 timbres à 1 f, 100.000 à 1,50 f, 50.000 à 5 et 10 f, 10.000 à 25 et 50 f, 5.000 à 100 f. Le télégramme précise que «du papier paraffiné au verso de chaque feuille est indispensable pour la conservation en raison de l’humidité de la colonie». Mais le 27 octobre 1943, le service des timbres fait savoir que l’exécution des livraisons annoncées est retardée par des circonstances indépendantes de sa volonté. Celui-ci ajoute que «mille séries ont été remises entre les mains des autorités compétentes pour expédition par avion et le solde pour expédition par mer». Le 8 novembre, Douala confirme la nécessité d’expédier les quantités demandées et précise que la commande peut être servie aussi bien en timbres ordinaires qu’en timbres avion. Depuis le 29 octobre 1943 1000 séries avion sont expédiées par air ; 5.000 doivent suivre par bateau. Pour ce qui est des timbres ordinaires, Londres annonce les envoyer dès que possible, mais pas avant début 1944.
L’AEF, à partir de fin 1942, manque de timbres avion. Le 1er janvier 1943, Londres indique ne pouvoir expédier que 5.000 timbres à 1 et 1,50 f, 4.000 timbres à 5, 10, 25 et 100 f, confirmant avoir passé commande du solde qui sera envoyé dès livraison par l’imprimeur (fait le 11 du mois). En mai 1943, 9 caisses de timbres sont embarquées à bord du SS Troilus, de la Alfred Holt & Co de Liverpool, sans précision sur leur contenu. En septembre 1943, le gouverneur général informe Alger que suite à divers incidents, ses stocks de timbres avion sont épuisés. Il demande qu’il lui en soit adressé par fret aérien 10.000 séries. Il ajoute, «si vous envisagez des modifications dans les figurines, il y aurait lieu de prévoir 25.000 collections». Le commissaire aux Colonies, Pleven, retransmet le télégramme à Londres le 25 septembre 1943, en précisant : «Je n’envisage pas une modification dans les figurines. Faites tout le possible pour envoyer d’urgence les timbres à Brazzaville». De fait, le service des timbres est sans nouvelles de son envoi du 11 janvier 1943, mais son chef, Tony Mayer, indique à Alger ne rien savoir des incidents auxquels se réfère le gouverneur général de l’AEF. De son côté, il estime que rien d’anormal n’est à signaler. Néanmoins, vu le long délai qui s’est écoulé depuis le dernier envoi de timbres avion sans qu’il en ait été accusé réception, il demande à la colonie si elle l’a bien reçu. Enfin, le 28 octobre 1943, Londres donne partiellement satisfaction à l’AEF, 1.000 séries de timbres avion sont envoyées par fret aérien, «le reste suivra par bateau». Tony Mayer estime que les timbres AEF demandés, malgré les difficultés rencontrées, seront prêts à être expédiés avant la fin de novembre 1943. Mais il semble que la livraison n’intervient qu’en 1944.
Livraisons sur trois océans
Vers les autres territoires, dispersés sur trois océans, la mise en place des timbres est plus problématique encore. Pour ce qui est du Pacifique, le 26 septembre 1941, Londres informe les gouverneurs des Etablissements français en Océanie (EFO) et de la Nouvelle-Calédonie que va intervenir un envoi de timbres nouveaux «dont l’impression sera prochainement achevée». Les timbres avion ne seront mis à l’impression que lorsque toutes les colonies ralliées auront été pourvues de timbres ordinaires. S’agissant des EFO, le 4 mars 1942, Harrison remet deux caisses de timbres à expédier dans le plus bref délai contenant 29.993 feuilles de 50 timbres des 14 valeurs ordinaires nouvelles. Le 18 avril 1942 les deux caisses marquées FFS1 et 2 sont embarquées sur le navire Empire Grace à destination de Papeete. Le 6 août 1942, Londres s’inquiète de savoir si trois caisses de timbres (deux ordinaires, une avion) sont parvenues à Tahiti et dans l’affirmative, si ces vignettes sont bien vendues aux guichets de la poste et utilisées pour l’affranchissement du courrier. Puis le 14 août 1942, le Service des timbres préparant une réimpression pour les besoins de son guichet de Londres consulte le gouverneur des EFO, pour savoir si l’approvisionnement reçu est suffisant. Le 5 décembre 1942, les EFO confirment avoir reçu les timbres-poste et avion de la nouvelle émission. Pour répondre à la demande du territoire, le 3 décembre 1942, le service des timbres annonce l’envoi complémentaire de vignettes à 1 f : 2.500 par avion et 97.500 par bateau. Ils sont chargés à bord du S.S. Troian Star de la Blue Star Line en mai et réceptionnés à Papeete le 8 juillet 1943, alors que l’envoi par avion n’y parvient que le 24 août suivant. Interrogé par Londres le 28 octobre 1943, le gouverneur des EFO fait savoir le 25 février 1944 qu’il n’a pas besoin de timbres-poste supplémentaires. Pourtant, le 15 décembre 1944, il est informé de l’envoi de timbres-poste avion imprimés à Londres. Il en accuse réception le 18 avril 1945. Le paquet contient pour 370.000 f de timbres avion : 40 feuilles de 50 vignettes de quatre valeurs (10, 25, 50 et 100 f).
Contrairement aux EFO, jusqu’au déclenchement de la guerre du Pacifique, la Nouvelle-Calédonie est desservie par la ligne Pan Am ouverte depuis juillet 1940. Après son interruption, des dépêches avion sont dirigées par voie maritime vers Sydney. Puis la présence alliée offre de nombreuses opportunités... qui disparaissent dès la fin du conflit ; les acheminements aériens deviennent rares et irréguliers. Londres expédie pour la Nouvelle-Calédonie, le 25 avril 1942, deux caisses de timbres ordinaires marquées FFS N°5 et 6, via l’Australie à bord du Taranaki de la compagnie anglaise Shaw, Savill & Albion Line, spécialisée dans la desserte du Pacifique. Un premier envoi par avion de 230 feuilles de 50 timbres de la série ordinaire avait précédé le 20 février 1942 ; il ne parvient à Nouméa que fin juillet et la mise en vente est retardée jusqu’à réception de l’envoi maritime annoncé. Le 27 mai, Pleven prescrit, dès leur mise en service, de retirer et de détruire le reliquat des surchargés «France Libre». Le 6 août 1942, Londres demande si trois caisses de timbres (deux ordinaires, une avion) sont par- venues à Nouméa et dans l’affirmative, si ces timbres sont bien vendus aux guichets de la poste et utilisés pour l’affranchissement du courrier. Le 22 août 1942, Nouméa répond qu’aucune des trois caisses de timbres n’est arrivée. Le 25 août 1942, Londres confirme l’expédition du 25 avril précédent, mais précise que les timbres avion sont partis seulement depuis peu.
Les deux caisses de timbres ordinaires au type Cagou (plus de 1,5 millions de figurines) parviennent à Nouméa le 26 octobre et sont mises en vente le 5 novembre 1942. Puis, le 10 mars 1943, Nouméa confirme que la caisse FFS 13 de timbres avion est parvenue. Un nouvel envoi de 65.000 timbres avion, parti de Londres le 21 octobre 1943 par le Terkeoli arrive à Nouméa le 26 février 1944. Les envois suivants portent sur de petites valeurs ordinaires. Un dernier, parti le 15 décembre 1944 et reçu le 1er juin 1945, contient encore 30.000 timbres avion.
Concernant les Etablissements français en Inde (EFI), il semble aussi qu’un premier assortiment des valeurs nouvelles est expédié par avion et que, comme annoncé le 20 avril 1942, le solde des quantités demandées pour l’approvisionnement des comptoirs suit par bateau. Mais le 16 août 1942, aucune des caisses n’a été réceptionnée. Enfin, le 12 janvier 1943, le gouverneur des EFI fait savoir à Londres qu’il a reçu une caisse de timbres avion marquée Pondichéry FFS 11, mais que la caisse marquée FFS 8 est non encore par- venue. S’agissant de Saint-Pierre et Miquelon, rallié le 24 décembre 1941, une première livraison a lieu à l’été 1942, Mais dès le 10 octobre 1942, l’archipel commande pour 292.500 f de valeurs avions de 10 à 100 f. Le 22 octobre 1942, Londres confirme l’expédition en 5 paquets par avion des quantités demandées, sauf pour le 10 f avion dont seuls 1.500 exemplaires sont disponibles : «regrettons ne pouvoir vous envoyer quantité demandée. Avons passé nouvelle commande. Utilisez en attendant timbres ordinaires». Enfin, dans l’Océan indien, l’occupation complète de Madagascar par les Britanniques entraîne le ralliement de la Réunion (28 novembre 1942) et de la Côte française des Somalis (30 décembre 1942) ; le 1er janvier 1943, l’administration de la grande île est rétrocédée à la France libre. Pour ce qui est des timbres avion de la Côte française des Somalis, au 1er octobre 1943, ils sont en voie d’être imprimés ; contrairement aux timbres ordinaires le nom de la colonie est libellé «Djibouti». Par contre ceux pour la Réunion ne sont pas disponibles avant 1944. Madagascar connaît une pénurie de timbres persistante. Les timbres ordinaires sont reçus de Londres le 9 juillet 1943. Cependant, dès le 23 août 1943, le gouverneur général réclame une nouvelle expédition en urgence. Mais le 29 août, le service des timbres l’avise que son « stock est presque épuisé par la demande locale » et que seules des quantités très inférieures peuvent être expédiées immédiatement. Londres ajoute, «Passons nouvelle commande pour le solde mais ne devez pas compter le recevoir avant la fin de l’année ; pensons vous adresser en même temps stock important de timbres avion». Fin 1944, tenant compte du manque de timbres-poste, le Ministère des colonies autorise encore deux commandes importantes passées en Angleterre. Le 3 novembre 1945, 110.000 timbres avion de 50 f. et 75.000 de 100 f. sont reçus de Londres.
A suivre ...
François Chauvin