Une découverte rare, exceptionnelle et même sensationnelle !

Le timbre à date de Gavray a été apposé deux fois : sur le timbre, pour l’annuler, à la date du 31 décembre 1848 et sur le côté gauche de la lettre à la date du 1er janvier 1849, jour de son expédition.

Regardez bien cet agrandissement du timbre qui figure dans le coin supérieur droit de la lettre ci-dessous. On distingue très clairement le chiffre «31» et en dessous on devine les lettres en italique «DEC». Voici, et Timbres magazine est très fier de vous le montrer, un 20 centimes noir, premier timbre de France, oblitéré sur lettre du jour de la veille de son utilisation officielle.

A gauche sur la lettre, le cachet du bureau de Gavray dans la Manche, à la date du 1er janvier 1849 jour d’utilisation officielle du 20 c. noir. Au verso, le cachet d’arrivée de Coutances (toujours dans la Manche) le 1er janvier 1849. Les deux villes ne sont distantes que d’une grosse vingtaine de kilomètres.

La lettre est adressée à Monsieur Félix Hédouin-Grandmaison, Docteur Médecin à la Verjusière à Coutances. Son expéditeur est le maire de Mesnil-Rogues, Pierre Arsène Guidon et vous pouvez en lire le contenu ci-contre. Confiée par son propriétaire à MM. Gaël Caron et Anders Thorell de la Maison «Le Timbre Classique»  cette lettre ne va pas manquer d’intéresser les collectionneurs de classiques de France.

A ce jour, c’est en effet la seule à porter un timbre oblitéré du 31 décembre 1848 ! Rien à voir avec la lettre non moins célèbre de Sées (voir plus loin) qui, si elle est effectivement revêtue d’un cachet du 31 décembre, est considérée comme une erreur de postier ! Nul doute que ces mêmes collectionneurs voudront posséder ce joyau dans leur collection afin qu’elle soit complète.

En plus, et cela ne gâte rien, cette lettre est d’une très grande qualité. Le timbre est proprement découpé (sans doute avec des ciseaux). Il possède ses quatre marges. Sa nuance est noir sur jaunâtre, ce qui correspond réellement aux tout premiers tirages du 20 c. noir.

Des protagonistes attachants

Au-delà du respect très marqué au destinataire, on notera l’éducation pour ne pas dire la culture qui transparait dans cette missive. Pierre Arsène Guidon est né en 1800 et est non seulement maire du Mesnil-Rogues (petite localité qui sera ensuite rattachée à Gavray) mais aussi avocat au tribunal civil de Coutances. Il est donc assez cultivé. Et ceci peut expliquer cela.

L’autre question est de savoir s’il connaissait bien Madame Veuve Deshogues qui n’est autre que la Receveuse du bureau (à taxation simple, comme indiqué dans l’Annuaire de la Manche, vol. 21) de poste de Gavray ? Les 20 centimes noirs y sont en vente depuis le 25 - 26 décembre et on peut penser que notre maire s’est procuré le timbre en question avant le 1er janvier. Même si elle a oblitéré le timbre du jour de son achat, elle a respecté les directives de la circulaire : la lettre est partie le 1er janvier 1849 (tous les bureaux de France et de Navarre sont d’ailleurs ouverts ce jour-là) comme le prouve le timbre à date qui figure sur le côté gauche de la lettre.

Même s’il ne le dit pas dans sa lettre, Arsène Guidon sait peut-être que son interlocuteur est collectionneur et plus précisément qu’il s’intéresse aux monnaies. Nous l’avons appris dans un autre annuaire départemental de 1836 où, à côté de la mention «Médecin des Armées», Félix F(élicien). Hédouin-Grandmaison, est également numismate. De là à imaginer qu’Arsène Guidon a voulu faire plaisir à celui qui lui octroie un prêt, il n’y a peut-être qu’un pas à franchir.

Pierre Arsène Guidon a-t-il remboursé son prêt en temps et en heure ? Nous ne le savons pas. Compte tenu de son statut d’édile, il est probable que oui. En revanche, dans le cimetière du Mesnil-Rogues se trouve une pierre tumulaire où l’on peut lire l’inscription suivante : «ICI REPOSE LE CORPS / DE M. PIERRE ARSÈNE GUIDON / DÉCÈDÉ / MAIRE DE MESNIL-ROGUES, / LE 14 AOUT 1850 / A l’AGE DE 50 ANS. / PRIEZ DIEU POUR LUI.» Sept mois et demi après avoir effectué son remboursement, Pierre Arsène Guidon disparaît.

Cette épitaphe termine l’histoire de celui qui a écrit cette lettre sans imaginer, sans même avoir un soupçon sur la notoriété ou plutôt la célébrité quelle aurait 173 ans plus tard, célébrité auprès des philatélistes bien sûr.

Voici le texte de la lettre envoyée à M. Hédouin-Grandmaison :

«Monsieur & respectable ami,
Pardonnez-moi de n’avoir pas fait réponse à votre dernière & si obligeante lettre. J’avais cru pouvoir m’en dispenser, puisque vous aviez l’obligeance de satisfaire à tous les désirs exprimés dans ma lettre. Mon silence me paraissait une adhésion tacite, si je me remettais au jeudi 4 janvier prochain, à vous aller remercier avec effusion de vos bontés pour moi, & des sentiments de bienveillance que vous m’exprimez, tout en me constituant votre débiteur.
Pardon de ce silence, encore une fois, puisque vous attendiez une réponse. Je suis donc aujourd’hui heureux de vous dire que j’accepte avec la plus vive reconnaissance le prêt de 1 500 Francs que je vous avais demandé ; que cette somme vous sera remboursée, à votre désir, le 2 ou 3 janvier 1850, avec intérêt à 5 % ; qu’enfin j’aurai l’honneur de me rendre chez vous jeudi prochain, 4 janvier, pour m’y constituer votre débiteur par une obligation sur papier timbré, bien en forme, laquelle je daterai du 1er janvier 1849, & où je mentionnerai que l’obligation résulte d’un prêt.
Et puis, Monsieur, j’aurai le bonheur de vous exprimer plus vivement que je ne le fais dans cette lettre mes veux [vœux, sic] ardents pour votre bonheur, pour votre conservation, pour que vous puissiez longtemps encore couler des jours tranquilles, exempts de toutes révolutions sociales, politiques, domestiques ou autres.
Le ciel exaucera ce souhait : il part d’un cœur qui vous est Monsieur, Dévoué et reconnaissant.
A. Guidon
Mil rogues, le 30 Xbre 1848».

Michel Melot