L’histoire des timbres pour la poste aérienne de la colonie néerlandaise s’entremêle avec celle des premières traversées aériennes du Vingtième siècle dans les Amériques : Nord-Sud, entre l’Amérique Latine et les États-Unis, où Curaçao occupe une position médiane stratégique, et Est-Ouest, avec les traversées transatlantiques vers la métropole néerlandaise.
D’après le catalogue spécialisé de la poste aérienne des Pays-Bas paru en 2012, le tout premier courrier postal aérien parti de Curaçao eut pour destination le partenaire commercial traditionnel de la colonie, La Guaira, le 8 avril 1925 (1). Mais la première série dédiée à la poste aérienne de Curaçao, fournie aux guichets postaux en juillet 1929, est directement liée à l’ouverture d’une des toutes premières liaisons régulières entre le Nord et le Sud du continent, inaugurée le 21 juin 1929 (2). Étant donné le faible rayon d’action des avions de l’époque, Curaçao est alors une étape intermédiaire obligée de la toute nouvelle liaison postale par avion entre New-York, Cristobal, la capitale de la Zone du Canal de Panama, alors territoire géré par les États-Unis, et la Colombie. L’administration postale de la colonie décida de surcharger pour cette occasion trois timbres à l’effigie de la reine Wilhelmine de la série courante de 1913 restant dans les stocks. La surcharge correspond aux tarifs de base de la nouvelle liaison : 50 cents pour les courriers de moins de 10 grammes vers la zone du Canal (3), et 1 florin pour les courriers de même poids vers les États-Unis (4). Il en coutait 50 cents de plus par 10 grammes pour Cristobal, et 1 florin de plus par 10 grammes pour les États-Unis, ce qui justifia l’émission d’une troisième vignette surchargée à 2 florins pour les lettres de 10 à 20 grammes, poids le plus courant du courrier sous enveloppe (5).
On connait quelques variétés constantes sur deux de ces surcharges, la plus fréquente étant celle du «I» majuscule par débordement de l’empattement supérieur du «L» de gulden sur les valeurs en florins (6), une différence nettement visible ci-contre sur la paire de timbres où le normal est attenant à la variété (7). Mais ces timbres conçus pour la nouvelle liaison aérienne qui désenclavait la colonie sont apparus trop tard. Ils ne figurent donc paradoxalement pas sur les plis inauguraux de l’envolée vers New-York, qui se contentent de porter des timbres de la série courante de l’époque. On y voit le plus souvent les vignettes aux petites faciales de l’année précédente (8). Les plis pour les États-Unis comportaient en général quant à eux les timbres de forte faciale de la série courante antérieure qui continuaient à être en vente (9). Paradoxalement également, le stock de vignettes de l’ancienne série courante étant relativement restreint, l’épuisement rapide des vignettes à 50 cents et 2 florins, surchargés à moins de 10.000 exemplaires, entraîna le retrait de toute la série dès le 17 octobre suivant. Ce sont donc à nouveau des timbres de la série courante ordinaire que l’on trouve pour l’ouverture de l’importante liaison vers le Venezuela, vers Puerto Cabello (10) et Maracaibo (11).
La série «Mercure» de 1931
Ce ne fut qu’en 1931 qu’apparut à Curaçao - comme, nous le verrons ensuite, au Surinam - la très belle série Mercure spécifiquement dédiée à la poste aérienne des colonies néerlandaises d’Amérique. Avec quelques ajouts au fil des années 1930, elle comprit au total pas moins de treize valeurs, aux faciales s’échelonnant de 10 cents à 2,80 florins (12 à 24). En 1934, la faciale à 10 cents n’existant pas encore, on surchargea le timbre à 20 cents de cette valeur, qui était le tarif de la surtaxe pour la poste aérienne de la nouvelle liaison postale entre l’île de Curaçao à proprement parler et Aruba (25). Le premier vol date du 28 août (26). Il existe deux variantes de cette surcharge, se différenciant surtout par l’espacement plus ou moins important entre le chiffre 10 et CT. Le nouveau timbre à la faciale de 10 cents apparut ensuite opportunément en fin d’année pour remplacer le timbre surchargé à l’occasion de la première liaison postale aérienne entre les deux colonies néerlandaises d’Amérique (27). Ce parcours faisait en réalité partie d’un vol circulaire de propagande entre la métropole et ses colonies d’Amérique, où la part d’affranchissement du reroutage par Curaçao était représentée par des timbres ordinaires représentant les 6 cents du port simple (28).
On trouve ces belles vignettes Mercure avec régularité tout au long des années 1930 sur les courriers aériens en partance de Curaçao. La liaison aérienne rapide vers la métropole se faisait souvent par les États-Unis, faute d’aéronef capable de faire la traversée transatlantique d’une traite à cette époque, bien sûr (29 et 30). Les courriers partaient aussi via Natal et l’Atlantique Sud (31) pour un prix plus élevé, mais sans doute plus rapide en fonction des dates de départ des avions. Enfin, on voit évidemment également des vignettes Mercure sur les plis commémorant les nouvelles liaisons aériennes du moment, par exemple vers l’île de Trinidad (32) ou Bolivar (33).
Les timbres «déportés» de la Seconde guerre mondiale
Comme pour la poste ordinaire, les timbres destinés à la poste aérienne de Curaçao furent imprimés aux États-Unis ou en Grande-Bretagne pendant la Seconde guerre mondiale et les quelques années suivantes, du fait de l’interruption des relations avec la métropole, occupée par les troupes des Nazis, puis en attendant la remise en route des imprimeries spécialisées néerlandaises. En 1941, la première émission de cette période, effectuée par la fameuse «American banknote company», comprenait huit valeurs d’un même type avec une surtaxe au profit du fond de bienfaisance Prince Bernhard destiné aux aviateurs néerlandais luttant en exil. Équivalente à la faciale pour le timbre à la plus faible valeur, à 10 cents +10 cents (34), la surtaxe varie en fonction des valeurs, et va jusqu’au double de la faciale pour le timbre le plus cher, à 50 cents + 100 cents (35).
Suivirent en 1942 les timbres de la nouvelle série courante pour la poste aérienne prolongeant la série pour la poste ordinaire imprimée en Grande-Bretagne par Bradbury Wilkinson que nous avons évoqué dans notre précédente parution. Ces timbres sont donc à nouveau exactement semblables à ceux des séries coloniales britanniques de l’époque, à l’exception de la légende, et, bien sûr, de l’effigie de la reine Wilhelmine, qui remplace celle du roi George VI. La série, imposante et attractive, comporte quinze valeurs reprenant cinq visuels différents, avec une imposante faciale de 10 florins pour la faciale la plus élevée (36 à 50). Cette série courante reste très abordable pour les collectionneurs, même à l’état neuf, comme d’ailleurs l’ensemble des vignettes de la poste aérienne de Curaçao. Elle fut fort utilisée, et l’on peut donc s’amuser à en chercher des affranchissements sur des courriers un tant soit peu originaux, comme par exemple ce pli émanant d’un des services du Gouverneur de la colonie (51). La guerre terminée, on trouve ces timbres sur les plis commémorant la réouverture des principales liaisons aériennes de la colonie. On testa d’abord le retour des liaisons régulières avec les États-Unis (52), avant de les reprendre définitivement, souvent en passant par Cuba, alors protectorat américain (53). En 1946, ce fut aussi le retour des avions de la KLM néerlandaise avec une liaison avec Amsterdam. Pour commémorer cette envolée, d’imposantes enveloppes philatéliques furent confectionnées pour le premier vol vers la métropole (54), répondant aux plus sobres plis du vol aller (55). Une partie des plis originaires d’Aruba pour ce courrier spécial ont fait l’objet d’un cachet commémoratif en noir, plus rare que celui en bleu-violet (56).
Timbres de bienfaisance à foison !
La guerre, et l’immédiate après-guerre furent propice à l’émission de nouvelles vignettes de bienfaisance au bénéfice de la reconstruction ou de l’aide aux personnes en difficulté. Après l’émission Prince Bernhard, de 1941 ce fut d’abord une simple surcharge qui fut apposée sur quatre valeurs de la série courante, au profit de l’aide aux prisonniers de guerre. Elles ont été ici rassemblées sur ce joli pli, censuré, comme le voulait l’époque (57). Il existe quelques variétés de la surcharge. Suivit ensuite en 1944 une série à surtaxe à l’effigie de la princesse héritière Juliana au profit de la Croix-Rouge néerlandaise, composée de huit valeurs similaires, à la couleur et la faciale près. On ne trouve que très rarement ces vignettes sur plis, sauf philatéliques, mais elles sont très courantes (58). Comme en 1941, la surtaxe est variable, équivalente à la faciale postale pour la plus petite valeur et allant jusqu’au double pour la plus forte.
En 1946, enfin, pas moins de deux séries de huit timbres furent mises en circulation simultanément en faveur du Comité de secours de Curaçao. Les visuels étaient identiques pour toutes les valeurs de chaque série, la première, comme la seconde comportant des surtaxes variant comme précédemment, du simple au double entre la plus faible et la plus forte valeur (59 à 62). Très voisines, ces deux séries furent conçues comme celle de 1941 par l’American Banknote Company, mais imprimées aux Pays-Bas par Enscheddé. L’émission de deux séries en même temps était due au fait que les recettes de la surtaxe de la première série étaient reversées à l’aide en métropole, alors que celles de la seconde série restaient dans la colonie, d’où la différence quant au territoire représenté sur les vignettes.
La dernière série courante pour la poste aérienne
La dernière série courante pour la poste aérienne légendée Curaçao apparut en 1947. A nouveau très imposante, elle comportait tout d’abord la bagatelle de treize valeurs de type identique pour les petites faciales, dont l’auteur du pli philatélique ci-contre, distrait ou avare, avait omis la plus forte faciale à 70 cents ! (63 et 64). Ces timbres de faible valeur sont très peu coûteux… contrairement à ceux aux faciales les plus fortes. Sept valeurs à un type différent furent en effet émises pour les affranchissements les plus importants, avec des faciales allant de 1,5 florin à la bagatelle de 25 florins, une somme considérable pour l’époque (65 à 71). Ces valeurs ont évidemment surtout servi pour des colis aériens, et se trouvent difficilement sur plis. Les quatre faciales les plus élevées commandent quelques billets de 10 euros, mais sont faciles à trouver aujourd’hui pour les collectionneurs.
P.J.M.
DOUBLE AFFRANCHISSEMENT POUR UN PLI REROUTÉ
Le hasard permet parfois de voir de jolis plis, comme cette enveloppe récemment vue sur Internet. Postée à l’arrivée New-York à l’arrivée d’un navire pétrolier elle ne trouva pas son destinataire à Aruba, mais une âme charitable a réaffranchi le pli pour couvrir le port afin de suivre le destinataire… parti à New-York, faisant ainsi faire un grand aller-retour à notre courrier ! (72)