Alors que la Seconde guerre mondiale faisait rage, les vignettes postales vinrent à manquer à Curaçao, coupé de la métropole occupée par les troupes nazies, mais restée fidèle à la Reine Wilhelmine. Elle s’était exilée de justesse en Grande-Bretagne le 13 mai 1940, et avait pris la tête de la résistance, à laquelle les colonies d’Amérique s’était ralliées.
En toute logique, les postiers de Curaçao se tournèrent donc vers la Grande-Bretagne pour commander une nouvelle série de timbres d’usage courant. On demanda tout d’abord en 1942 à Bradbury Wilkinson, l’imprimeur à qui l’on doit maintes séries courantes des nombreuses colonies britanniques de l’époque, une série imposante de quinze valeurs pour la poste aérienne, que nous évoquerons dans notre prochaine parution. Puis, en 1943, ce fut le tour de six valeurs de faibles faciales pour la poste ordinaire. Ces vignettes ressemblent évidemment comme deux gouttes d’eau à celles des longues séries coloniales britanniques de l’époque, aussi bien quant au format que quant au style. Il y a tout de même deux nuances importantes, puisque l’effigie de la reine Wilhelmine remplace celle du roi Georges VI dans le petit ovale habituel, et que les illustrations représentent des paysages des îles de la colonie néerlandaise, Bonaire, Saint Eustache, Saba, Saint Martin, Aruba et Curaçao même (1 à 6).
Il en existe des épreuves non dentelées sans gomme. Ces vignettes pour la poste ordinaire sont fort courantes, un peu moins sur du courrier, puisqu’elles servaient surtout à des affranchissements locaux peu courants et moins conservés par les philatélistes. On les trouve parfois sur des courriers en combinaison avec des timbres de la période précédente, (7) et bien sûr, souvent sur des courriers qui portent des marques de censure, étant donné les circonstances (8).
En 1943 également, on décida d’émettre une série de propagande, en somme, pour rappeler que la famille royale tout entière avait réussi à échapper à l’occupant nazi et avait pris la tête de la résistance. Winston Churchill, lui-même, le Premier ministre britannique, avait reconnu la vaillance de la famille royale des Pays-Bas et de sa Reine, par une phrase célèbre où il célébrait la reine Wilhelmine comme «Le seul homme des gouvernants en exil» (en Grande-Bretagne pendant la guerre) - the only real man among the governments-in-exile. Les quatre valeurs émises, également commandées à Bradbury Wilkinson, ont pour prétexte la commémoration de la naissance de la princesse Margriet, petite fille de la reine. Comme on le voit sur le pli premier jour ci-contre, où l’on écrit «La Hollande renaîtra», l’esprit de cette émission était bien clair ! (9)
Le retour de la série courante d’avant-guerre en 1947
Après la fin des hostilités, on utilisa jusqu’à épuisement les timbres de Bradbury – ce explique leur faible valeur, même sur pli. Il fallut donc attendre 1947 pour qu’on décide de relancer la série courante d’avant-guerre à l’effigie de la reine Wilhelmine, qui n’avait en somme que très peu servi. Mais comme l’impression fut commandée cette fois en métropole, à Enschedé, le type «Konijnenburg» fut légèrement modifié, au grand bonheur des philatélistes amateurs de ces vignettes, qui purent ainsi ajouter une deuxième page à leurs albums. Les différences sont flagrantes, au niveau de la dentelure tout d’abord, et, surtout, du «R» de «Curaçao» dans la légende supérieure : il est bien différent, la boucle de la partie supérieure a considérablement perdu en volume. Seules les petites valeurs, de 6 à 50 cents furent conçues sur le modèle de la série d’avant-guerre (10 à 19). En effet, on décida pour les quatre plus fortes faciales de composer des vignettes gravées de grand format. Elles sont bien cotées, comme toutes les vignettes de forte faciale de la période d’après-guerre un peu partout, et demanderont deux ou trois billets de 50 euros aux collectionneurs qui voudront se les procurer à l’état neuf (20 à 23).
En 1947 également, parut une série de vignettes surchargées avec une surtaxe en faveur de la «Fondation sociale pour le bien-être dans les Antilles» (NIWIN est son acronyme en Néerlandais). On apposa la surcharge sur trois des timbres de la série de 1936 (24 à 26). Les plis sont aussi relativement courants, même si un courrier comme celui-ci mérite évidemment plus le détour que bien d’autres (27). On trouve assez facilement ces timbres avec une surcharge décalée (28), parfois si fortement que la légende supérieure se retrouve en bas de la vignette.
L’année suivante, les timbres de la série courante métropolitaine furent mis en service à Curaçao, le nom de la colonie remplaçant simplement celui de la métropole. Seules les dix petites faciales entre 6 et 50 cents furent mises en circulation (29 à 38). On les trouve très facilement sur du courrier, philatélique, bien sûr, comme ici pour le premier jour de mise en circulation (39), mais aussi parfois de façon plus originale, comme pour cette enveloppe préimprimée pour les troupes américaines en poste dans l’île (40). En revanche, pour les plus fortes faciales, on continua à utiliser les quatre vignettes en florins de l’année précédente, à l’exception du timbre à 1,5 florin, épuisé, qui fut curieusement remplacé par une vignette à un nouveau format au lieu d’être simplement réimprimé (41).
C’est en 1948 que la reine Wilhelmine fêta ses 50 ans de règne, qui furent commémorés à Curaçao par deux timbres légèrement agrandis reprenant à peu près le type du timbre à 1,5 florin précédent, mais avec en outre la légende 1898-1948 (42). Cet anniversaire une fois fêté, la reine qui avait courageusement mené son pays durant deux Guerres Mondiales décida que le temps était venu de prendre sa retraite. Elle abdiqua en faveur de sa fille, et vécut ensuite pendant près de quinze ans, pour décéder en novembre 1962. Wilhelmine laissa donc sa place à sa fille, Juliana, dont l’accession au trône, à Curaçao comme en métropole, fut saluée par deux timbres de même type, mais de couleurs et de légendes différentes. Comme pour l’émission précédente, la popularité de la famille royale due à son comportement exemplaire durant la Seconde guerre mondiale entraîna une floraison de plis premier jour destinés aux philatélistes (43). Une émission à surtaxe, enfin, fut mise en circulation en 1948, au profit de l’aide à l’enfance, mettant en valeur la diversité de la population de la colonie. Elle comportait six vignettes (44 à 49). Ce fut la dernière émission légendée uniquement «Curaçao», les autorités coloniales décidant alors que les timbres des îles seraient alors, en toute logique, légendés «Antilles néerlandaises», puisqu’après tout, Curaçao n’en était qu’une des composantes, même s’il s’agissait de la plus importante.
Les timbres-taxe de la période
Contrairement à son habitude, l’administration postale néerlandaise coloniale n’a pas mis en circulation de nouveaux entiers postaux durant les années 1940, à une variation près d’un ancien entier en 1946. Sans aucun doute, en cette période de guerre, puis de reconstruction, le coût du papier rendait-il l’opération trop onéreuse. En revanche, les timbres-taxe les plus couramment utilisés venant à manquer, trois valeurs furent émises en 1945. Elles furent imprimées en Grande-Bretagne, mais étaient calquées sur le modèle antérieur vieux de plus d’un demi-siècle. Elles s’en distinguent cependant aisément, car elles sont dentelées 11 ½ (50 à 52). Le timbre à 25 cents est beaucoup plus courant oblitéré que les deux autres, et, en toute logique, puisqu’il a plus été utilisé, vaut un peu plus que les autres à l’état neuf. La cote du catalogue Yvert et Tellier respecte fidèlement cette particularité. En 1948, les derniers stocks épuisés, sans aucun doute, une nouvelle série de 10 timbres-taxe fut émise, bien reconnaissable par sa couleur vert bouteille bien plus foncée qu’auparavant. Les valeurs allaient de 2 ½ à 50 cents, comme d’habitude (53 & 54).
P.J.M.
Les marques de censure de la Seconde guerre mondiale
Les collectionneurs avancés auront évidemment à cœur d’adjoindre à leurs albums les plis de cette période portant des marques de censure. On trouve surtout deux marques apposées par les censeurs de Curaçao. La première, très simple, existe en plusieurs couleurs, le plus souvent en bleu ou en noir, et un peu plus rarement en rouge (55). La seconde, jolie et illustrée, qui indique que le censeur a laissé passer la lettre sans l’ouvrir («niet geopend» en néerlandais) est le plus souvent en violet (56). Bien sûr, les marques de censure des pays de destination s’ajoutent souvent aux marques de départ de Curaçao (57) et vice-versa (58).
Plis taxés
Comme souvent, les plis taxés sont difficiles à trouver et valent bien plus que les timbres qui y sont apposés. Un joli courrier comme celui-ci, sur un courrier britannique passé à travers l’Atlantique en 1942 vaut ainsi des dizaines de fois la cote du timbre oblitéré (59).