Martinique, une philatélie authentique

Surcharge renversée du n°5a (15s. 20c brique s.vert) elle cote 1 000€ en neuf et oblitéré chez Yvert et 1 100 € chez Maury

Partons à la découverte de la philatélie martiniquaise. Tour d’horizon des timbres de la période classique, aux variétés remarquables et aux lettres rares.

La Martinique qui s'étend sur quelque 1120 kmz voit le débarquement de Christophe Colomb le 15 juin 1502 au cours de son quatrième voyage. De cette île qui partage le destin historique de la Guadeloupe Colomb dira : « C'est la meilleure, la plus fertile, la plus douce, la plus égale, la plus charmante contrée qu'il y ait au monde... C'est la plus belle chose que j'ai vue, aussi ne puis-je fatiguer mes yeux à contempler une telle verdure. » La Martinique est alors habitée par les Caraïbes qui après avoir exterminé leurs prédécesseurs (notamment par cannibalisme) se déplacent entre les îles des Antilles. Ils ne laissent en Martinique que les femmes, raison pour laquelle lorsque les premiers marins venus d Europe y débarquent, ils sont surpris de voir cette île pratiquement sans hommes. Les Espagnols présents dans la région ne s'intéressent finalement pas à la Martinique.

Côté français, ce n'est qu'au XVIle siècle qu’a lieu le premier contact officiel avec les Antilles. Richelieu envoie un contingent de volontaires pour y faire fortune et y défendre les couleurs de la France, face à celles de l'Espagne, de la Hollande et de l'Angleterre. En 1626, le flibustier Belain d'Esnambuc convainc Richelieu de l'intérêt de créer - à l'instar des Hollandais - une compagnie chargée de l'exploitation des richesses et de la colonisation des « îles situées à l'entrée du Pérou ». La compagnie française prend le nom de « Compagnie de Saint-Christophe » pour devenir en 1635 la « Compagnie des îles d'Amérique ». Dès lors les traversées et les prises de possession commencent à s'organiser. Le 28 juin 1635, on débarque à la Guadeloupe, des agriculteurs français engagés par contrat de la Compagnie des Indes d'Amérique pour mettre le pays en valeur. Ces hommes sont contraints de fournir 36 mois de travail gratuit, prix de leur passage avant de bénéficier d'avantages. Ce sont quelques-uns des 500 engagés de l'équipée de Liénard de l'Olive et de Duplessis qui fondent le village de Vieux-Habitants en Basse-Terre. Mais la famine et la guerre contre les Caraïbes découragent les premiers colons. C'est à la suite de cet échec que l'on décide de faire venir de la main-d'œuvre originaire d'Afrique. L'horrible époque de l'esclavage et de la traite débute.*

Le drame de la traite

Les Portugais établis sur les côtes occidentale et orientale de l'Afrique sont les principaux fournisseurs d'esclaves de l'hémisphère américain : ils les vendaient aux Anglais, aux Hollandais, aux Espagnols et aux Français. Ils étaient capturés par l'intermédiaire de courtiers métis ou noirs, ou même troqués par des chefs de tribus contre des verroteries ou des pacotilles de Nantes. On les embarquait sur des navires « négriers » où ils voyageaient pendant dix à douze mois dans de terribles souffrances ; 20 à 30 % mouraient en route. Au fil des années et des siècles, près d'un million d'hommes et de femmes furent « déversés » aux Antilles par le trafic négrier.

Le 5 septembre 1635 Belain d'Esnambuc débarque à la Martinique et prend position à l'embouchure de la Roxelane. Il y laisse son lieutenant Dupont à Saint-Pierre pour y affronter quelque 1500 Indiens. Vaincus, ces derniers signent la paix. C'est le gouverneur Jacques Diel Du Parquet qui, de 1637 à 1658, organise la colonie et favorise la culture de la canne à sucre, exploitée sur de grands domaines. Intelligent, vif, politicien avisé, il parvient à maintenir la paix avec les Caraïbes. Il s'entoure de personnes compétentes, répartit les terres, délimite les domaines, arbitre les conflits. Du Parquet devient propriétaire de l'ile en 1650 avant qu'elle ne soit revendue après sa mort. En 1674, la Compagnie des Indes Occidentales, à bout de souffle, doit être liquidée. Mais l'objectif est atteint: les Hollandais sont chassés de la Martinique et de la Guadeloupe, et les sucres constitueront à la fois un fret pour la flotte marchande et une matière première pour les manufactures. Les îles sont rattachées à la Couronne et, désormais, le Gouvernement s'efforcera d'exploiter directement son « Domaine d'Occident ». Voltaire dira dans Le siècle de Louis XIV : « La Martinique, la meilleure et la plus riche colonie qu'eut la France... ».

En 1664, la Martinique relève de la Compagnie française des Indes occidentales qui devient ensuite le siège du gouvernement général des Antilles françaises. Un recensement effectué cette même année révèle que la population de la Martinique s'élève à 3515 habitants dont 1 081 blancs, 2 416 noirs et 18 mulâtres. Comme la Guadeloupe, la Martinique fait l'objet de convoitises de l'Angleterre qui occupe les deux territoires en 1759. Le traité de Paris (1763), tout en officialisant la désagrégation du premier empire colonial français, la rend cependant à la France. Cela n'empêchera pas les Anglais de réoccuper l'ile à deux reprises (1794 et 1809-1816). Les disputes entre colons et les révoltes d'esclaves constituent aussi à l'époque le quotidien de l'île et ce tout particulièrement lors de la Révolution. Une révolte d'esclaves débute le 28 août 1789 qui s'achève dans le sang. Des événements qui se doublent d'un conflit élargi. La Martinique est divisée : dans les villes de Saint-Pierre puis de Fort-Royal, les républicains sont en majorité ; en revanche, dans les campagnes, les royalistes sont en position dominante. En 1791, Fort-Royal est repris aux patriotes par le comte de Béhague, royaliste, qui rétablit le drapeau fleurdelysé. Il a l'habileté de faire accorder des droits politiques aux hommes de « couleur ». La Martinique devient un véritable bastion royaliste face aux autres îles françaises des Caraibes. En 1793, Béhague doit s'enfuir et Rochambeau (qui s'était illustré lors de la guerre d'indépendance des Etats-Unis), nommé gouverneur par l'Assemblée législative, arrive à République-Ville (Fort-Royal) où il lance un certain nombre de réformes, proclamant notamment l'égalité des droits politiques des hommes de couleur et des colons blancs. Les royalistes font alors appel aux Anglais, grâce auxquels ils réussissent à reprendre l'île à Rochambeau en 1794. Après l'occupation britannique, la Martinique redevient française en 1802 pour être à nouveau occupée comme nous l'avons évoqué. L'esclavage sera aboli en 1848 (décret Schœlcher) mais l'exploitation coloniale ne cesse pas pour autant.

Les premiers timbres

C'est dans ce contexte que sont émis nos timbres de la période classique. Comme nous l'avons déjà abordé, en 1851 le ministère de la Marine décide que les colonies pourront elles aussi affranchir leur courrier avec des timbres. Une première expérience est tentée avec cinq territoires que sont la Guadeloupe, la Guyane, la Réunion, l'Inde et la Martinique. l’Inde s'y refuse dans un premier temps. La Martinique est dotée de trois valeurs le 14 août 1851 :

  •  2 800 exemplaires du 10 c bistre,

  • 11 000 exemplaires du 25 c bleu,

  • 6 000 exemplaires du 1 f carmin.

La première date d'utilisation connue est le 2 novembre 1851. L'ensemble de ces timbres sera utilisé jusqu'au 31 décembre 1853. L'acheminement du courrier se fait alors par navires de commerce français ou par paquebots anglais. A l'arrivée, les plis transportés par les bateaux français sont oblitérés d'un losange petits chiffres (celui du port de débarquement). Un cachet d'entrée « Colonie fra » ainsi que le nom du port est apposé sur l'enveloppe. Les plis transportés par paquebots anglais quant à eux transitent par Calais et sont oblitérés, soit avec un losange ambulant (PC1 ou PC2, PC - Paris - Calais) ou en rouleau de gros points  (bureau central de Paris), ou à la grille sans fin (bureau central de Paris). Un cachet d'entrée « Angl - Calais » ou « Angl - Calais 2» figure sur l'enveloppe. Inutile de dire que les lettres affranchies de timbres métropolitains sont rares. Le catalogue Marianne répertorie seulement 26 plis affranchis de timbres de France.

Il y aura onze livraison d'Aigle, la première étant effectuée le 15 mai 1858 et la dernière le 3 novembre 1869. Viennent ensuite les Napoléon Ill non dentelés et laurés, les Cérès, les Sage et Alphée Dubois. C'est en 1886 que sont émis les premiers timbres spécifiques à la Martinique. Il s'agit d'Alphée Dubois surchargés 5 sur 20 c. La surcharge est apposée par panneau de 25 à Fort-de-France. Elle comporte trois types provenant de compositions différentes. Durant les premières années, les seules surcharges sont les 1, 5 et 15 c, autrement dit, celles utilisées pour les affranchissements les plus courants de l'intérieur de l'ile : les imprimés et les lettres. Aussi, comme bien d'autres colonies, la Martinique a-t-elle connu une assez longue période où les « petits » timbres viennent à manquer. La composition des surcharges sera identique durant sept ans, exception faite des remplacements de caractères, dès que leur usure trop importante les rendait inopérants. Des surcharges sans arrière-pensées philatéliques.

Il en ressort de nombreuses variétés qui ne sont pas toutes cataloguées. On peut les classer en trois grandes catégories :

  • Les nuances des timbres-support,

  • Les variétés dues à la composition de la planche de surcharge (chiffres penchés, lettres accidentées etc.),

  •  Les accidents liés à l'impression (double surcharge, décalages verticaux, latéraux, obliques de la surcharge dues au mauvais passage du papier).

Seront également émis en 1891-92 des timbres-taxe des colonies générales surchargés puis, en 1892, apparaissent les types Groupe. Surnommée « l'île aux fleurs », la Martinique est aussi une terre de raretés où ont prospéré de superbes variétés sur timbres.

Nicolas de Pellinec

Nous remerciements aux maisons Behr, Cérès, Gärtner et Roumet pour les illustrations ce cet article.