Ma rencontre avec Albert Decaris

2001, n° 3425, centenaire de la naissance d'Albert Decaris.

Dans ma carrière de sculpteur, mais aussi dans celle de créateur de timbres-poste (et même aussi de philatéliste), il m’est arrivé, et je dois dire que c’est un privilège, de rencontrer toutes sortes de personnes, je préciserais même de « personnalités » pour être exact. Revoyant cette grande feuille gravée que j’ai sous les yeux, encadrée, je repense à son auteur auprès de qui je l’avais achetée : maître Albert Decaris.

Quel personnage ! Quel curieux personnage rajouterais-je ! Ma rencontre avec lui date de juin 1982 (quarante-et-un ans déjà !), c’était à Philexfrance ’82 dont l’émission spéciale de la poste française était consacrée à la Marianne de Cocteau que Decaris avait gravée. Je revois encore le maître, âgé quand même de quatre-vingt-un ans, se prêtant de bonne grâce à la longue file d’admirateurs se pressant devant la petite table sur laquelle il signait tout et n’importe quoi à l’habitude des philatélistes. Je dois dire que de loin où je le voyais, avec son rhumatisme au cou, levant à peine la tête, il m’avait fait de la peine… Ah ! le brave homme ! Mais si j’étais là c’était bien pour le rencontrer, c’était sur recommandation.

Il se trouvait à cette époque que le maire de Grasse (dans les Alpes-Maritimes), Hervé de Fontmichel que je connaissais des Arts-Déco de Nice en tant que professeur et qui était en outre « correspondant de l’Académie des Beaux-Arts », m’avait suggéré de le devenir aussi et m’avait procuré un rendez-vous avec Albert Hippolyte Decaris « qu’il était important de rencontrer », était-il précisé. Il faut savoir que celui-ci était académicien depuis 1943 et en avait été Secrétaire perpétuel en 1960.

Et donc j’attendais qu’il fût libéré de cette meute d’amateurs d’autographes pour pouvoir me présenter et présenter ma requête. Il me convia à son atelier du 3 quai Malaquais, l’hôtel Dorat, où il avait son atelier sous les toits, appartenant à l’Institut de France, c’est à dire à l’ombre tout à la fois de celui-ci et de l’école des Beaux-Arts. C’est ainsi que le lendemain, après avoir passé la lourde porte en chêne de la rue et escalader les quatre étages, je franchissais le seuil de cet atelier, de cet antre, de ce capharnaüm, d’où jaillissaient parmi les burins du vieux maître, ses gravures si caractéristiques, si phénoménales, si insolites.

Quel choc que cet atelier ! C’était là l’univers du maître… Une chose étonnante cependant frappait tout de suite le regard, mais quelque chose de si incongrue, de si étrange. Cela faisait penser à ces jeux où dans une image il est demandé de chercher l’intrus.

Une odeur de térébenthine …

Or, en l’occurrence, l’intrus était un trapèze, cette barre de bois suspendue à usage sportif. Il est évident que monsieur Decaris avait de suite vu mon étonnement et, sans doute pour encore mieux m’étonner, avec son sourire en coin, ses quatre-vingt-un ans sous son éternel bonnet et son tricot de laine aux manches courtes, il entreprit quelques exercices. Je dois dire que, parmi cette délicieuse odeur d’essence de térébenthine qui flottait dans la pièce, celle de l’encre d’imprimerie aussi, ces piles de papier d’Arches en attente de passer sous presse, ces grandes plaques de zinc, je n’avais jamais vu une chose pareille, c’était là le secret d’Albert Decaris… « Decaris le singulier » comme l’a écrit sa fille. Il m’expliqua que c’était le seul moyen qu’il avait trouvé pour diminuer la tension musculaire du bras après une longue séance de gravure… et l’on sait tout ce que le maître a produit ; « trop peut-être » m’avoua-t-il !

Autour de sa table de travail, des planches de bois sur lesquelles étaient punaisées des épreuves puis aussi des cordes tendues d’un mur à l’autre en guise de séchoir de tirages, d’antiques chevalets supportant quelques aquarelles et d’autres grands tirages maintenus par des pinces à dessin… Tout qui me rappelait l’ambiance d’une salle de cours lorsque j’étais aux Arts Déco de Nice. C’était fabuleux ! Mais là, sur cette table, point de binoculaire sophistiqué, seule une large loupe fixée tant bien que mal à une longue tige elle-même alourdie par un contrepoids, servait au maître pour l’aider à creuser ses rigoureux sillons, larges et nerveux, caractéristiques, dans la plaque d’acier. On aime ou on n’aime pas son style. J’avoue que le modelé qu’il obtient est très flatteur à l’oeil, même si parfois, emporté par son élan, l’anatomie de ses personnages laisse quelque fois à désirer. Je comprenais que dans sa rapidité le maître ne faisait pas, ou peu, d’esquisses préparatoires, un vague crayonné sur la grande plaque et il se lance !

Prix de Rome à 18 ans …

On n’imagine pas ce personnage âgé que j’avais devant moi, on ne l’imagine pas, jeune à quarante-deux ans dans son habit vert et feuillu d’académicien, l’épée au côté, reçu sous cette fameuse coupole du quai Conti. Monsieur Decaris, prix de Rome de gravure à dix-huit ans, avait d’ailleurs accroché cette épée bien en vue sur un panneau de bois. La célébrité il l’avait eue par cette mode des années quarante, cinquante et même soixante qui était l’illustration de livres. Pas de ces livres d’aujourd’hui qui ne sont que des feuilles empilées collées grand côté, le tout sous une couverture de vague carton souple… Non ! Du bel ouvrage qui se collectionne, fait dans les règles de l’art : beau papier chiffon, dos cousu, couverture cartonnée de cuir ou de toile, la tranche supérieure, lisse, dorée anti-poussière. Les illustrateurs de cette époque ne manquaient pas qui font la valeur de ces livres aujourd’hui : Pierre Gandon, Daragnès, Galanis, Jean-Emile Laboureur, Dunoyer de Ségonzac, Amédée de La Patellière, Clément Serveau et ses bois gravés, Chapelain-Midy… Je ne peux les citer tous, certains ont créé des timbres.

De ces nombreux livres pour bibliophiles qu’il avait illustrés, certains étaient là, entre autres une superbe édition des « Maximes de La Rochefoucauld », très lourd livre emboîté et imprimé sur du vélin de Rives avec ses grandioses « Vingt burins d’Albert Decaris » que je ne pus m’empêcher de lui acheter… dédicacé. C’est le souvenir (précieux) de ma rencontre avec le maître.

Il m’assura que la gravure n’était pas vraiment difficile pour quelqu’un qui sait contrôler sa main. Il me permit d’essayer : en gravant large comme lui ce devait être possible… Monsieur Decaris m’installa à sa table, je réglais la loupe et commençais sur une petite plaque de cuivre qui, apparemment, ne lui servait plus. En suivant ses conseils je vis le sillon naître à la pointe du burin. Sans à-coups, régulièrement, la morsure du métal s’effectuait je dirais agréablement, guidée par le poignet, de la même manière que, dans mon atelier, j’attaquais le souple marbre avec un burin également mais d’une autre forme. Le maître me fit remarquer que la taille-douce était de la sculpture. C’était tout à fait vrai.

Cependant, l’intimité de cet entretien aidant, il me confia que la loupe, pour certains timbres, avait ses limites. C’est ainsi qu’il me montra ce timbre « Europa » de 1957 où les contours précis des formes avaient été gravés à sa demande par Jacques Combet, puis lui-même ayant fini la gravure. Le grand timbre « Vue de Paris » a été fait dans les mêmes conditions, ce qui, pour un œil exercé, se voit immédiatement…

Des séjours à la villa Médicis …

Ensuite il me parla de son parcours, il me dit qu’il était devenu graveur par hasard parce que, étant trop jeune pour entrer à l’école des Beaux-Arts, hôtel de Chimay, sa mère l’avait conduit illico à l’Ecole Estienne du boulevard Auguste- Blanqui à Paris, c’était en 1915 (il avait donc quatorze ans !). Il y resta trois années sans en garder un souvenir fantastique car la gravure enseignée, me dit-il, était « de la gravure de reproduction, style qui ne se faisait plus ». En 1918 il put enfin entrer aux Beaux-Arts, dans l’atelier de Fernand Cormon, grand peintre présent aujourd’hui dans de grands musées dont Orsay à Paris. C’est lui qui le poussa à concourir pour le Prix de Rome, section gravure, qu’il obtint en 1919 (deux ans avant Pierre Gandon). De ses séjours à la Villa Médicis, le maître m’en parla avec une certaine nostalgie : « Quatre années de travail intense, je visite tout, je dessine, je peins, je grave. La civilisation méditerranéenne me marque et sera une source d’inspiration tout au long de ma vie. D’abord une première année de 1920 à ‘21, puis le service militaire et de nouveau de ’24 à ‘27 ». Merveilleux souvenirs pour lui malgré la malaria qu’il contracta la première année dans les marais de Paestum, bien au sud de Naples, en dessinant le temple.

Albert Hyppolyte, assis face à moi sur un curieux banc de bois sculpté, sans doute très ancien, continuait ses évocations : « A partir de 1935, le livre de prestige est à la mode, les éditeurs recherchent les graveurs et les dessinateurs pour les illustrations, j’ai inauguré la gravure sur bois, outre le burin. Ma plus belle commande ? En 1949, par les « Bibliophiles Franco-Suisses » : trois-cent-quatre-vingts gravures pour quatre tomes d’un « Don Quichotte », cinq ans de travail ! ». Toujours malicieux il me demanda si je n’avais pas été surpris par la barre de trapèze ? « En 1971 une douleur persistante à l’épaule due à cinquante-six années de gravure ininterrompue m’oblige à travailler de la main gauche, la barre me fait du bien ! ». Quant aux timbres-poste, me dit-il encore, « c’est Jean Mistler, secrétaire perpétuel de l’Académie Française, ministre des Postes et Télégraphes, qui eut l’idée de faire appel à des graveurs taille-douciers parce que l’imprimerie du boulevard Brune s’était équipée de ce procédé. C’était en 1933. J’ai d’ailleurs été demandé sur place pour aider de mes conseils techniques la mise en place d’une méthode. C’est cette même année que je reçus la commande de mon premier timbre : le cloître de l’église Saint-Trophime d’Arles, il ne parut qu’en 1935 ». Dans cette conversation à bâtons rompus je me souviens aussi qu’il insista sur cette année 1952 où, à la demande de la « Société des Bibliophiles du Faubourg » ( ! ) d’illustrer Homère, il partit visiter la Grèce, sa « patrie intellectuelle »…

J’ai retenu sa formule : « Je suis profondément méditerranéen, serviteur d’Apollon, serviteur du soleil ! ». En moi-même je pensais qu’ici il en était bien loin et que c’était aussi la culture grecque qui avait présidée au dessin du premier timbre-poste français… mais il avait de sa fenêtre, en échange de cette civilisation, une vision parisienne directe sur le pont des Arts sous lequel coulait la Seine, « Vienne la nuit sonne l’heure, les jours s’en vont, [il] demeure… » comme aurait pu nous le dire Guillaume Apollinaire s’il n’avait pas parlé du pont Mirabeau !

Albert Decaris habitait et travaillait au centre d’un quadrilatère inspiré : le Louvre, le pont des Arts, le vénérable Institut de France, l’antique école des Beaux-Arts. Oui, le souvenir de maître Decaris demeure, aussi bien dans ma mémoire grâce à cette inoubliable rencontre, que dans la mémoire des philatélistes et des amateurs d’art par son prodigieux travail…

Cyril de La Patellière