L’histoire de la Maison Chambon, au sujet de laquelle on ne possède qu’une faible documentation, ne peut s’écrire d’un seul trait. C’est plutôt une construction à partir de pièces détachées qui se réalise au gré des découvertes. Il faut faire avec ce que l’on trouve… Si l’on sait parfaitement que sa notoriété a largement dépassé les frontières, aujourd’hui nous allons narrer une suite d’aventures, plus ou moins bonnes, pour l’équipement de la « Commonwealth Bank of Australia ».
Ancienne colonie britannique, l’Australie forme en 1901 une Fédération avec la réunion de l’Australie Occidentale, l’Australie du Sud, la Nouvelle-Galles du Sud, le Queensland, la Tasmanie et Victoria. Précédemment, ces différentes provinces avaient émis leurs propres timbres et le premier timbre purement australien est émis en 1912 représentant une carte de l’île et un kangourou.
Ces premiers timbres sont imprimés en typographie par l’imprimeur provisoire A. J. Mullett, puis apparaissent en 1927 les premiers timbres gravés sous la responsabilité de John Ash (1) de la « Commonwealth Bank of Australia », Département de Fitzroy à Melbourne, pour les timbres-poste et les billets de banque.
Occupant ce poste jusqu’en 1940, il est reconnu pour la qualité des timbres réalisés pendant son mandat (2). Tout naturellement, l’Australie a représenté cet oiseau de légende pour la région. Mais ce drôle d’oiseau a fait l’objet d’une « escapade » méconnue dans la philatélie française, en servant de timbre d’essai pour Chambon. En voici les dessous.
Les essais réalisés avec le timbre « Lyre bird »
À l’origine, nous avons le timbre « Lyre bird », émis le 15 février 1932, qui marque le début de l’usage de la taille-douce pour les timbres courants australiens. Précédemment, seuls les timbres commémoratifs et spéciaux utilisaient ce processus d’impression. L’unique graveur de la Direction de l’imprimerie australienne, Frank D. Manley, a préparé des croquis préliminaires avec les conseils de l’ornithologue du Musée national australien. Puis il en a gravé le poinçon (3).
Quelques années plus tard, très probablement en raison de son antériorité au sein de l’imprimerie De La Rue, John Ash a été en contact avec la Maison Chambon qui avait, rappelons-le, des liens très étroits entre sa succursale londonienne et ladite imprimerie équipée dès les années 1910 de rotatives Chambon. Dans cette affaire, l’intention de Chambon était de vendre des presses rotatives taille-douce à l’Australie, comme il l’avait fait pour la Stamping Branch irlandaise au milieu des années 30. On connaît aussi la publicité qu’il avait publiée dans le Bulletin officiel de l’Union Syndicale Des Maîtres Imprimeurs de décembre 1934 pour vanter les mérites de ses machines. C’est à partir de cette démarche que commence l’histoire française du timbre Lyre bird.
Si des essais sont bien réalisés en France pour des démonstrations d’impression, de multiples hypothèses circulent ici et là quant à qui les aurait réalisés : on parle de l’Institut de Gravure, des ateliers Chambon de Paris, etc. Ces essais sont apparus sur le marché philatélique australien en 1939 et ont fait l’objet d’un article dans Australian Stamp Monthly de mai 1939 (p. 173) ne précisant toutefois le lieu de réalisation des essais. En réalité, c’est notre Atelier des Timbres-Poste (A.T.P.) du boulevard Brune à Paris, récemment équipé de machines Chambon pour la taille- douce, qui a contribué à ces essais.
Nous en voulons pour preuve d’une part l’origine des pièces philatéliques issues de la suc- cession d’un ancien responsable de l’Administration (information fournie par la Maison David Feldman S.A. Suisse lors de la vente N° 178 de la feuille ci-après) ; d’autre part les éléments de fabrication irréfutables que l’on retrouve sur les feuilles de timbres (4).
L’« ADN » de l’A.T.P. est bien présent pour ces essais, dont notamment :
◆ Le peigne qui donne une dentelure 13 au format des timbres commémoratifs français de l’époque.
◆ Le papier qui reçoit une gomme brunâtre.
◆ Les indications de service très caractéristiques de ce qui se faisait dans cette période.
On remarque qu’il est fait usage de la presse N° 2 mise en service le 24 août 1929, la première ayant subi une transformation pour les feuilles de 50 timbres et ayant repris son activité le 19 février 1935 (les presses suivantes, dans la chronologie de la numérotation, étant organisées pour l’impression en grandes feuilles dès l’origine).
La fabrication des cylindres fait l’objet également d’explications farfelues : transfert photo- graphique pris sur un bloc de matrice sensibilisé et photogravé ou gravure à la main (source Bill Hornadge). En réalité, il s’agit très probablement d’un poinçon secondaire fourni par les Australiens qui fait appel à une molette de transfert. Les seules différences dans la gravure concernent des tailles un peu moins nettes introduites par des retouches et la dimension globale du dessin, très légèrement différente, due au cintrage du cylindre alors que l’impression originale se faisait « à plat ». On peut noter que le mot « AUSTRALIA » est barré de cinq lignes et « ONE SHILLING » est barré de trois lignes qui viennent en surcharge, ce qui exclut la réalisation d’un nouveau poinçon. Par contre, l’utilisation d’un piquage grand format pour un timbre de petit format, dont le peigne existait pourtant à partir de 1934, n’a pas d’explication particulière.
Avec cette certitude que les impressions bénéficièrent bien du matériel et des compétences de l’A.T.P., sont connus des tirages dans différentes couleurs (5). Cette affaire commerciale prospective pour la vente de matériel à l’étranger peut interroger sur l’implication de l’A.T.P. En réalité, la Maison Chambon n’est pas une imprimerie, mais un fabricant de machines usinées dans ses ateliers de la Voulte-sur-Rhône. Dans cette période, la gamme des machines taille-douce rotative de série comprenait uniquement des presses dites « étroites ». Le fournisseur utili- sait pour sa publicité (déjà citée) des vignettes au type H. Estienne imprimées en continu sur une largeur de 5 timbres au petit format à l’aide de ses machines d’essais. Cette présentation ne convenant tout simplement pas au présent démarchage, Chambon a mis à contribution l’A.T.P. pour l’utilisation de presses prévues pour l’impression de grandes feuilles en largeur plus économiques dont il ne disposait plus (la trans- formation étant intervenue sur la presse N° 2 justement en 1935).
Malgré tout le savoir-faire de l’A.T.P. et la qualité des machines Chambon, « The Authority of the Government of the Commonwealth of Australia » ne donna pas suite à ce projet et finalement l’Australie a acquis des presses Hoé auprès d’un fournisseur Anglais (source « The French Essay of the 1932 1/-Lirebird Stamp », The Autralian Philatélist, octobre 1988 »). Richard March Hoé, né le 12 septembre 1812 à New York, mort le 7 juin 1886, est un inventeur américain, qui mit au point en 1836 la première rotative à grand tirage (la Type Revolving Press), sur un principe établi dès 1818 par Edward Cowper, et des presses taille-douce par la suite (6).
Après cette acquisition, un retirage du premier timbre eut lieu le 2 août 1937 avec le surnom de « petit oiseau lyre » (7).
L’impression des timbres-poste australiens en taille-douce se poursuivra sous la responsabilité de John Ash jusqu’en 1940 lors de son départ en retraite. Par la suite, l’imprimeur W.C.G. Mc Cracken réalisera également des timbres en taille-douce. Mais, ironie de l’histoire, l’aventure Chambon ne s’achèvera pas sur un échec, car une bonne vingtaine d’années plus tard, il vendra quand même des presses rotatives à l’Australie en remplacement des presses semi-automatiques Hoé !
Chambon est de retour… avec ses presses d’héliogravure
Pour l’Australie, l’impression héliogravure a com mencé avec les Jeux Olympiques de Melbourne de 1956 (Nos Yvert 233 et 234). Des appels d’offres ont été lancés auprès d’Harrison & Sons Ltd (Royaume-Uni) et de Courvoiser (Suisse). Le second, bien qu’offrant des timbres de meilleure qualité, n’a pas été retenu, probablement par chauvinisme ! Ces premiers timbres-poste héliogravés ont donc été imprimés à Londres. Mais l’Australie, autonome depuis plusieurs décennies dans le domaine de l’impression de ses timbres-poste, n’avait aucune raison d’externaliser ses productions. C’est Glenn H. Morgan qui, dans l’un de ses nombreux articles, signale des notes échangées entre la Note Printing Branch (N.P.B.) australienne et la puissante succursale de Chambon ouverte à Londres dès le début du 20ième siècle (Chambon Ltd). Il ajoute qu’en 1958 l’approbation a été don- née à N.P.B. d’acquérir une presse d’impression d’héliogravure.
Des essais ont été entrepris à Londres en utilisant des sujets soumis par l’Australie. Les dossiers conservés par la Note Printing Branch indiquent plusieurs modèles légendés Papouasie-Nouvelle- Guinée et Australie. Pour ce dernier, on connaît un bloc de 16 en collection privée, représentant un Martin-pêcheur à dos roux (8).
Les archives de la N.P.B. incluent également des feuilles avec séparation des couleurs en provenance de Chambon. La maquette d’oiseau de Betty Temple-Watts ainsi que le Patrouilleur indi- gène pour la Papouasie (9) seraient des projets refusés et « recyclés » en timbres d’essais.
Le premier timbre héliogravé produit en Australie a été commercialisé le 5 septembre 1962 (10).
Tiré à 23 485 000 d’exemplaires, le sujet principal représente une infirmière regardant la tombe du révérend John Flynn (commémoration du 50ème anniversaire de sa fondation Australian Inland Mission). La maquette est de Frank D. Manley. Pour ce premier timbre issu d’une rotative 3 couleurs, peut-être imprimé dans la précipitation, le résultat n’était pas parfait notamment à cause de l’utilisation d’un papier inadapté à l’hélio- gravure (dit Wiggins Teape Cream). Les timbres qui suivent en novembre 1962 pour les Jeux du Commonwealth (Nos Yvert 282 et 283) seront d’une bien meilleure qualité… avec un papier Harrison White.
Cette rotative Chambon a très vite supplanté les anciennes machines Hoé imprimant en taille-douce pour presque tous les timbres commémoratifs australiens et océaniens. Cependant, si tout se passa bien côté qualité pour les émissions commémoratives dont le rendu est assez proche d’une photographie avec une production presque automatique en continu, les économies d’échelle attendues n’étaient pas au rendez-vous. Le processus était malgré tout coûteux à exploiter avec des feuilles de 60 timbres au format commémoratif contre 240 au petit format. Pendant près d’une décennie après son introduction, les timbres à usage courant continuèrent ainsi à être imprimés en taille-douce.
Chambon fut celui qui, une bonne partie du siècle dernier, a équipé de nombreuses administrations postales avec ses machines ingénieuses et très performantes, à commencer par la France, mais aussi en nous faisant voyager à travers le monde ce qui rend les recherches plus complexes.
On dit souvent que ce sont les histoires qui commencent mal qui finissent bien…. L’histoire « Chambonnarde » d’aujourd’hui est un bel exemple de persévérance, car lorsque tout ne se passe pas comme prévu, il faut s’adapter pour redresser son chemin dans le but que l’objectif visé devienne enfin possible. De presses taille-douce vendues à l’Australie, il n’y eut point, malgré cela notre ingénieur, ayant plusieurs cordes à son arc, a su séduire avec une autre technique d’impression en héliogravure qui a également ses atouts pour la beauté des impressions. C’est ce que l’on peut appeler « Tourner un revers en réussite » !
Gérard Gomez
BIBLIOGRAPHIE :
Site Internet « Predecimal stamps of Australia covers the Stamps of the Australian Federation from 1901 to 1965 »
- Mike Andrew, New Years Day, 1998 (4th Edition Aug 2014) Dummy Stamps - Numéro 25 - Q2 2012 - Page 8 - Glenn H. Morgan FRPSL
Article « Un drôle d’oiseau » Gérard Gomez dans Documents Philatéliques revue de l’Académie de philatélie N° 253 – 3e trimestre 2022