Ce dernier volet du panorama des timbres avions de Londres révèle que, livrés tardivement, ils assurent la soudure et connaissent leur plus large utilisation du rétablissement des liaisons de l’Empire avec la Métropole libérée à l’immédiat après-guerre.
La constitution du Comité français de la libération nationale à Alger, le 3 juin 1944, réunifie l’Empire colonial français. Jusqu’à la libération de Paris, le pouvoir politique siège à Alger, tandis que demeurent à Londres certains échelons administratifs dont le service des timbres dirigé par Tony Mayer. Celui-ci pourvoit en timbres les 10 colonies de la France libre. Les séries avions d’un type unique avec cartouche différent pour 9 territoires, sont successivement émises en 1942-43 (AEF, Cameroun, EFO, Saint-Pierre-et-Miquelon, EFI et Nouvelle- Calédonie) puis 1943-44 (Madagascar, Djibouti et Réunion). Les valeurs ordinaires étant utilisées pour tout type de correspondance, celles de poste aérienne, livrées plus tard et en quantité limitée, n’ont qu’une circulation restreinte.
La réunification de l’Empire impose des ajustements, y compris dans le domaine postal. Ignorant jusque-là les évolutions tarifaires dans les territoires sous le contrôle de Vichy, la France libre s’abstient de toute modification. Par exemple, le 21 mars 1942, son service des finances explique au gouverneur des EFO que Vichy n’ayant pas augmenté ses tarifs extérieurs, c’est pour maintenir la parité des tarifs entre les colonies françaises libres et anglaises d’Afrique limitrophes que le QG de la France Libre a renoncé à augmenter les tarifs extérieurs postaux. L’affranchissement des lettres reste par conséquent fixé à 2,50 f et celui des cartes postales à 1,50 f. En fait, à ce moment, les colonies fidèles à Vichy sont en passe de transposer localement l’augmentation des tarifs du 1er février 1942. En AEF, au final, l’arrêté du 1er décembre 1943 relève les taxes postales « par alignement sur les taxes de même nature en vigueur dans les colonies ralliées postérieurement au 24 octobre 1943 ». En effet, dans un souci d’unification tarifaire, ce relèvement prend pour référence le décret du 23 décembre 1941 du gouvernement de Vichy, modifiant les taxes d’affranchissement applicables en France métropolitaine, en Algérie, dans les colonies, protectorats et pays sous mandat dans leurs relations et dans les relations internationales.
Dès juillet 1943, Tony Mayer sollicite des instructions en ce qui concerne les colonies nouvellement placées sous l’autorité du commissaire aux Colonies. Il recommande de n’apporter aux vignettes en cours que le moins de modifications possibles. Le 30 août 1943, Pleven lui demande de ne pas changer le libellé des timbres existants et d’en mettre à l’étude de nouveaux pour l’AOF, la Guyane, la Martinique et la Guadeloupe. Londres limite leur série avion à 2 valeurs, 50 et 100 francs ; celle de l’AOF en comporte une supplémentaire à 5,50 f. Des essais dentelés d’un 5,50 et d’un 18 f non émis existent pour la Martinique. Tandis que les timbres ordinaires n’affichent que la Croix de Lorraine intégrée dans le monogramme RF, le type avion n’est pas altéré et conserve la mention France libre. Le commissaire aux Colonies confirme le 8 janvier 1944 qu’en dehors des Antilles, de la Guyane et de l’AOF, il n’y a pas lieu de prévoir pour le moment de création de nouveaux timbres coloniaux.
Liaisons aériennes renaissantes
Le 24 février 1944, une ordonnance du CFLN réquisitionne la totalité des personnels et matériels des compagnies aériennes. Air France, Aéromaritime et les Lignes aériennes militaires (LAM) fusionnent dans le Réseau aérien militaire français (RAMF) réorganisé en trois réseaux : central ayant son siège à Alger, occidental à Dakar (ROCTAM) et oriental à Damas. Le 28 juin 1944, il est étendu à la Métropole et rebaptisé Transport aérien militaire (TAM). En septembre, sa flotte compte 39 avions de transport moyens, 25 appareils divers et plus de 200 navigants. Deux semaines avant la libération de Paris, la direction du transport aérien du commissariat à l’Air publie à Alger les Nouveaux itinéraires et horaires des services de transport aérien français. Cette instruction du 8 août 1944 liste 22 lignes et s’applique aux 3 réseaux à compter du jour même. Pourtant, tout est à recréer en vue du rétablissement des liaisons postales avec la Métropole.
Sollicité dès l’été 1944, il est différé par le commandement allié qui le subordonne à l’établissement de commissions de censure dédiées. Le GPRF fait valoir que pour les envois vers la Métropole cette exigence est incompréhensible, tous les territoires étant soumis à des commissions de contrôle postal reconnues des Alliés. Dans l’attente, le courrier est conservé à Alger. Enfin, vers le 21 septembre 1944, l’échange de cartes postales est autorisé, puis le 29 octobre, celui des lettres. Les occasions maritimes étant rares, le public privilégie le courrier par avion, malgré l’incertitude sur les voies d’acheminement. Par exemple, à partir du 20 novembre 1944, les bureaux centralisateurs de Paris PLM étranger avion et Toulouse gare avion forment des dépêches avion pour Dakar acheminées tous les 14 jours par la ligne 201 Paris-Toulouse-Alger-Casablanca-Dakar. Ces dépêches contiennent le courrier destiné à l’AOF, mais aussi à la Guyane, à la Martinique et à la Guadeloupe. Pour ces destinations, la direction de la poste avoue ignorer « dans quelles conditions et par quels services est réacheminé le courrier », souhaitant être informée « si possible » des horaires des lignes aériennes utilisées ainsi que des frais de transport. Le 17 janvier 1945, le gouverneur général répond que dans l’état actuel des liaisons aériennes à l’intérieur de l’AOF, il y aurait intérêt à ce que ces bureaux d’échange métropolitains forment des dépêches pour Dakar (Sénégal), Atar et Port Etienne (Mauritanie), Bamako et Gao (Soudan), Conakry (Guinée) Abidjan (Côte-d’Ivoire) Cotonou (Dahomey) et Niamey (Niger). Certaines dépêches peuvent éviter Dakar ; ainsi, celles pour « Gao avion et Niamey RP avion seraient à acheminer par les lignes 102-103 (Alger-Tananarive) et 104-105 (Alger-Brazzaville) ». S’agissant des dépêches de Dakar pour Cayenne, Basse-Terre et Fort-de- France, elles sont entrantes dans la dépêche pour Accra (Gold Coast) acheminée par la ligne 203 tous les 14 jours, mais ajoute l’AOF, si le montant des frais de transport est connu, « nos services ignorent la fréquence et l’horaire des liaisons aériennes au-delà d’Accra. Les correspondances pour ces destinations devraient être insérées dans la dépêche pour Dakar Transit avion ».
En octobre 1945, le service des transmissions coloniales réalise une enquête sur le courrier aérien reçu et expédié par les colonies de janvier à septembre, avec la France et l’Algérie, les autres colonies et l’étranger. Les situations sont contrastées : si l’AOF expédie plus de 21 tonnes de courrier avion (sur 8 mois), les EFO n’en envoient que 14 kilos. L’AOF, pour le courrier reçu, procède à une évaluation selon le nombre de sacs, le poids des dépêches n’étant pas relevé à l’arrivée ; par ailleurs, le poids donné comprend le courrier militaire et la poste navale. Saint-Pierre-et-Miquelon ne comptabilise le courrier avion à l’arrivée que depuis juin 1945. Pondichéry rappelle que le courrier aérien étant transporté par des lignes étrangères, la réception et la distribution sont effectuées directement par les bureaux anglais installés dans les EFI ; son office postal ne forme de sacs de courrier départ que pour la France et l’Algérie. Le gouverneur des EFO précise qu’il n’y a pas de liaison aérienne au départ, que les correspondances sont acheminées par voie de surface jusqu’à San Francisco ou Sydney et que le poids du courrier avion à l’arrivée est impossible à déterminer, les correspondances étant mélangées avec les courriers ordinaires ; les courriers au départ de Tahiti apparaissent irréguliers : aucun envoi vers la France ou ses colonies en juillet et août 1945. Les 85 kg de courrier avion de Nouvelle-Calédonie vers la France, l’Algérie et le reste de l’Empire (47 % du total) sont dirigés sur Paris-Avion ou Alger, tandis que celui vers le reste du monde transite par les USA ; le nombre de plis est limité : en 9 mois, 11.728 vers la France et l’Algérie (poids moyen, 6,7 g.), 917 vers le reste des colonies (7,2 g.) et 9.694 vers l’étranger (7,9 g). A la Réunion et à Madagascar, la part exceptionnelle du trafic intercolonial (59 & 30 %) est dû aux échanges entre les deux îles.
Les colonies africaines correspondent pour l’essentiel avec la France et l’Algérie (AOF à 90 %, AEF et Cameroun à 75 % et Madagascar à 65 %) et très peu avec l’étranger. En revanche, le courrier avion vers l’étranger occupe une place importante pour la Nouvelle-Calédonie (53 %), la Martinique (66 %), la Guadeloupe (60 %) et la Guyane (45 %) du fait de la desserte par les lignes américaines et de l’intensité des relations économiques avec les USA ou pour Saint- Pierre-et-Miquelon (34 %) avec le Canada. Le gouverneur de la Guyane précise qu’au départ, les USA représentent 50 % du poids vers l’étranger et les Antilles françaises, 50 % de celui vers les colonies. Pour la Martinique, les statistiques sont détaillées au départ en 51 destinations : 9 pour la France et son empire colonial (agrégées par zones tarifaires, France & Afrique du Nord ou AEF & AOF) et 42 pays étrangers dont 28 situés dans les Amériques (Caraïbes comprises), 8 en Europe (dont l’Angleterre, 8 kg ou l’URSS... 11 g), 3 pour le reste de l’Afrique (150 g), le Levant (2,3 kg), la Chine (13 g) et l’Inde (21 g). A l’arrivée, le courrier avion est ventilé entre 26 provenances dont la Guadeloupe, la Guyane et la France qui sous l’appellation «Paris PLM» regroupe les correspondances en provenance de la Métropole et au-delà du reste de l’Europe et des colonies françaises. Les 23 autres provenances couvrent les Amériques : les Etats-Unis et le Canada sont confondus à l’arrivée comme au départ sous l’étiquette «Miami» ; les 300 kg en provenance de Porto-Rico révèlent que les dépêches des USA en transit par ce territoire lui sont fictivement attribuées. Au total, les Amériques (y compris la Guadeloupe et la Guyane) représentent l’essentiel du courrier avion de la Martinique : au départ, 475 kg (73 %) acheminés vers 30 destinations et à l’arrivée, 516 kg (85 %) reçus de 25 origines. A l’arrivée, la part de la France et des provenances au-delà est réduite du fait d’une reprise en juillet 1945 (5,6 kg), avec une montée progressive, 20 kg en août et 68 kg septembre.
Des timbres livrés tardivement
La reprise du trafic gonfle la demande en valeurs d’affranchissement. Mais les îles britanniques, entièrement mobilisées pour la conquête de l’Europe, connaissent alors de graves pénuries de matières premières et de main-d’œuvre qui retardent les travaux d’imprimerie. Par ailleurs, l’éloignement de l’autorité politique, à Alger puis Paris, génère des délais supplémentaires. Le 17 novembre 1944, une réunion se tient à Paris au sujet du fonctionnement du service des timbres postes coloniaux de Londres. Au cours d’une précédente commission, il avait été proposé de faire effectuer par Londres le renouvellement des timbres de 10 colonies et du timbre de poste aérienne portant la marque « France Libre ». Toutefois, les imprimeurs français prenant l’engagement de relancer les fabrications dès 1945, sous réserve que l’administration leur fasse allouer l’énergie et les matières premières indispensables, il est proposé de retirer le remplacement des séries « France Libre » au service de Londres. Celui-ci n’aurait plus qu’à assurer la fabrication des séries en cours pour les besoins postaux et les 100.000 séries demandées pour la vente philatélique à Paris. Il est précisé que « Londres pourra cependant, comme par le passé, continuer à faire directement les expéditions aux Colonies pour la satisfaction de leurs besoins postaux ».
La fabrication des timbres de l’AOF, de la Guyane, de la Martinique et de la Guadeloupe, ne sera reprise en France que lorsque les possibilités de la production française seront plus importantes. L’administration centrale estime d’ailleurs que « les timbres de ces colonies ont une contexture telle qu’ils peuvent sans inconvénient majeur rester plus longtemps en service que les timbres des 10 colonies précédentes portant la mention «France Libre» ». Il faut donc constituer à Londres un stock pour leurs séries en cours correspondant aux besoins des années 1945 et 1946. Les expéditions s’étalent sur 1945 ; la nouvelle émission d’AOF n’est prête à être expédiée d’Angleterre que vers mars et le 10 avril 1945, Londres informe la Guadeloupe que 100.000 timbres avion à 50 et 100 francs se trouvent encore au port d’embarquement.
Malgré ces expéditions tardives, les timbres avions imprimés à Londres contribuent à assurer la soudure dans l’attente des nouvelles séries courantes préparées à Paris. Ils entrent dans des affranchissements panachés avec, selon les territoires, des timbres ordinaires de la France libre, des premières séries commémoratives (Eboué, Victoire ou Du Tchad au Rhin), des nouvelles séries courantes, voire d’émissions antérieures à la guerre en stock à Paris (ou retirages) et des surchargés locaux (France libre ou valeurs nouvelles).
François Chauvin